Les minorités ont-elles une relation particulière à leur construction identitaire ?
L’enjeu de la société contemporaine, c’est de permettre à l’individu de choisir ses identités. Ce choix ne doit pas être imposé de l’extérieur. Tiger Woods – qui est métis – refuse qu’on limite son identité à la négritude ; Obama, lui, la revendique (« Black pride »), en dépit de la même mixité. La société américaine permet aux individus d’assumer librement des identités multiples, tandis que la société française les place encore dans des conflits d’allégeance. On continue à demander aux jeunes : « Te sens-tu plus Malien (Marocain, etc.) que Français ? », or il ne s’agit pas d’être l’un au détriment de l’autre. Ni même d’être « entre deux » (l’interculturel) mais bien « les deux » à la fois. Pourquoi poser cette question quasi systématiquement aux enfants de parents maliens, marocains ou antillais ? Comment réagiraient d’autres citoyens s’ils étaient éternellement placés devant ce choix exclusif ?Que feraient-ils si leur identité française était systématiquement contrôlée par la police nationale ? Il y a fort à parier que leur tentation serait, comme les premiers, de se définir essentiellement selon la nationalité et le pays d’origine de leurs parents.
On confond parfois identité et différence ?
La différence, c’est ce qui distingue un être des autres. Alors que l’identité est la « mêmeté », ce qui nous fait ressembler à d’autres. La différence singularise l’individu : précisément elle le « différencie » des autres. Je m’identifie comme un homme. C’est l’identité de genre. Je suis « noir » au sein d’une société à majorité « blanche », c’est l’identité de couleur. Je suis Antillais, descendant d’esclave, c’est l’identité culturelle. Mais les parcours de vie singularisent les individus. Un exemple : la société ne s’attend pas à ce qu’une fille noire soit «gothique», parce qu’elle la ramène à une identité africaine ou antillaise. Alors que cette même fille noire se différencie comme individu en étant gothique. L’individu peut se constituer en marquant sa capacité à s’extraire du groupe qui le déterminerait a priori, pour rejoindre le groupe qu’il a réellement choisi.
Certains dénoncent les dangers de traiter la diversité sous un angle « racial » et pas seulement social...
Il faut bien distinguer ce que l’on souhaite pour notre société – l’horizon d’un monde où personne ne serait jugé sur sa couleur ou son patronyme – et les moyens pour y parvenir. Aujourd’hui, on feint de ne pas voir la couleur de l’autre alors que, précisément, les inégalités de traitement sont flagrantes. Comment expliquer que les artistes noirs français soient les seuls à ne pas bénéficier d’une couverture média nationale lorsqu’ils remplissent un Zénith ou un Stade de France ? Que peu de Martiniquais et Guadeloupéens réussissent les oraux de nos concours publics d’enseignement, alors qu’ils parviennent à franchir le cap de l’écrit ? La réalité, c’est qu’en l’absence d’attention positive pour la diversité, la prétendue indifférence républicaine avalise une discrimination négative. L’égalité des chances impose de rompre cette hypocrisie.
Anecdote : "le jour où je me suis devenuie minorité visible"
La Courneuve, 1993. J’ai 20 ans. Ce soir-là, je me rends au théâtre pour voir jouer un ami d'origine sénégalaise. La pièce a commencé lorsque j’arrive. Je tente une entrée discrète, me glisse au milieu d’un rang libre. Plusieurs personnes se retournent. Puis d’autres. La pièce porte sur l’esclavagisme. Brute, pleine de colère. Un jeune homme arrive encore plus tard. À mon grand agacement, il file droit vers moi et s’assoit juste à mes côtés. Et voilà : les deux seuls blancs dans la salle ! Quel besoin de s’asseoir si près de moi ?! Cette fois, c’est sûr : impossible d’être transparente. Je n’ai aucun espoir de me fondre dans cette foule. Pour clore la soirée, un groupe de jeunes rappeurs clament leur colère contre l’oppresseur, dédiant leurs textes aux cousins et cousines, « rebeu et renoi ». Malgré moi, je représente l’ennemi. Ma peau blanche me met à l’écart. Sensation désagréable... mais pas inintéressante. Tombé de rideau : je me précipite pour voir mon ami en coulisses. Pour montrer à des témoins imaginaires – ma présence était sans grande importance – ma raison d’être là. Une « cousine » simplement différente...























