« Sommes nous des Français à part entière ou entièrement à part ? » disait l’écrivain Aimé Césaire. « J’ai toujours eu l’impression que la communauté antillaise de l’Hexagone, pourtant de nationalité française, souffrait autant de racisme que les immigrés maghrébins ou africains ; que leur appartenance à la communauté nationale n’était que virtuelle, explique Samia Messaoudi. Il y a trois ans, je me suis retrouvée à la cantine de la RATP dans le 20e arrondissement de Paris. C’était blindé d’Antillais ! Je me suis dit qu’il était temps de comprendre leur histoire, recueillir leurs ressentis, aller à la rencontre de leur identité, de leur culture, de leur mémoire. J’en ai parlé au réalisateur Mehdi Lallaoui, avec qui je travaille depuis longtemps. George-Pau Langevin, députée et conseillère municipale de Paris, nous y a encouragés. »
Voilà donc les deux acolytes plongés dans l’univers des Métro-Caribéens. « La plupart d’entre eux vivent en Ile-de-France, précise Samia. Beaucoup sont arrivés par le biais du Bumidom(1) pour grossir les rangs d’une fonction publique (administration, police, hôpitaux...) où, vision coloniale oblige, ils peinent encore à obtenir des promotions, des postes d’encadrement et des salaires équivalents. »
De Flavien Josépha, conducteur de métro, à Christiane Taubira, élue de Guyane, Antillais d’ici brosse une quinzaine de portraits divers et singuliers, accompagnés d’éclairages d’historiens. « En allant à la rencontre de gens ordinaires, enseignants, artistes, élus locaux ou commerçants, j’ai eu envie de faire passer autre chose que le zouk et le rhum ! Ce qui m’a frappée : un sentiment d’injustice communément partagé, de relégation permanente. Je ne pensais pas que c’était à ce point ! Comme si l’on ne cessait de les renvoyer aux bananiers. » Autres points communs ? « Un attachement très fort à leur terre... dont ils n’ont malheureusement pas les rênes, mais pour laquelle ils ont envie d’oeuvrer. »
En couverture du livre : une photo prise lors d’une manifestation du 10 mai, jour de commémoration de l’esclavage. « La plupart des personnes interviewées nous ont dit avoir à coeur de transmettre à leurs enfants l’histoire de leur peuple, et celle de leur famille. » Des sujets pas forcément faciles à évoquer... « Certains se souviennent avoir eu à taire leur créolité en arrivant dans l’Hexagone ! Beaucoup aujourd’hui ont envie de faire vivre leur culture d’origine, de la faire connaître. » Langue, musique, danse... « La faculté des Antillais à se retrouver et faire des choses ensemble m’a frappée. A l’exact opposé de la capacité des Beurs à s’engueuler ! Ces activités sont également d’excellents vecteurs d’ouverture et de mixité. »
Aujourd’hui, 600 000 Antillais vivent en région parisienne. Parmi eux, par exemple, Jean-Claude Gautry, Maire de Paroy, petite commune de Seine-et-Marne. « Je suis arrivé en France en 1973, témoigne-t-il dans le livre. Après des études à Montpellier, j’ai intégré la DDE et été affecté à Créteil. Ma femme, elle aussi martiniquaise, voulait vivre ici comme là-bas, avec un élevage de poules et de moutons. On a trouvé un terrain à Paroy… Nous étions les seuls Antillais du village ! » Et alors ? « Au début, les gens étaient distants, comme avec tout nouvel arrivant, commente Samia. Mais à force de participer aux activités culturelles et sportives de la commune, la famille Gautry a fait sa place dans la communauté. Bien sûr, au début, c’est un peu agaçant d’être toujours celui qui fait le punch, mais Jean-Claude l’a pris comme un moyen de briser la glace. Son élection prouve qu’il a réussi à s’imposer. Pour lui, la visibilité et la reconnaissance passe par l’affirmation politique. Il pousse les jeunes à s’investir... Mais comme chez les Kader ou les Christophe, ce n’est pas évident. »
(1)Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer : organisme public créé en 1963, chargé d’accompagner l’émigration des habitants des départements d’outre-mer vers la France métropolitaine.























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(1) : disponible prochainement