France Minorités

Liberté, égalité, communautés

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16 Septembre, 2009
Par: Ousmane Ndiaye

Certains affichent le chiffon rouge du communautarisme : attention, République en danger ! D'autres se sentent constamment pointés du doigt, stigmatisés... Depuis quand, comment et pourquoi la question du communautarisme émerge-t-elle en France ? Enquête.

Deux mots. Deux concepts. L’un aussi vieux que la pensée occidentale. L’autre tout récent. Le bon vieux Larousse définit la communauté comme un « état, caractère de ce qui est commun à plusieurs personnes ». Le dictionnaire philosophique précise : « Une communauté, c’est un ensemble de personnes qui partagent une expérience sociale (professionnelle, linguistique, géographique, religieuse et ethnique) ». La notion de communautarisme ne s’impose dans l’espace public français qu’au début des années 90. Dix ans auparavant, c’est aux  États-Unis que le concept est forgé par un courant philosophique désigné sous le terme des « communautariens ». Figure majeure de cette école, le sociologue Amitai Werner Etzioni met en valeur la fonction sociale des organisations communautaires et la capa- cité de la société américaine à intégrer les nouveaux migrants. Le terme sera utilisé pour désigner les revendications des minorités d’Amérique du Nord, comme celles des Indiens ou des francophones du Canada.

En traversant l’Atlantique, le concept change de sens. Le communautarisme devient connoté négativement. Assimilé à une dérive, à un repli sur soi. « Sous prétexte de communautarisme, les politiques disqualifient des revendications qu’ils ne savent pas résoudre, explique Rémi Calmon du Syndicat national des entreprises gaies (Sneg). “Je ne peux pas accéder à cette revendication parce qu’elle est portée par une minorité”, disent-ils. Et alors ? La question n’est pas de savoir qui porte la revendication mais si elle est légitime. » Dogad Dogoui d’Africagora (club de cadres d’origine africaine) affirme : « Nous ne refusons pas la République. Au contraire, nous la voulons ! Nous nous organisons pour aller vers elle, nous tapons à sa porte. Le communautarisme, c’est s’enfermer dans une identité. Ce n’est pas le propre des minorités : c’est plutôt ce que font ceux qui fonctionnent en réseau et ferment la porte aux autres. » Rokhaya Diallo, présidente des Indivisibles (une association qui utilise l’humour pour combattre les préjugés ethno-raciaux) ne mâche pas ses mots : « Le vrai communautarisme est blanc et masculin. Il suffit de regarder l’Assemblée nationale ! » Porte-parole de l’Inter-LGBT (interassociative lesbienne, gaie, bi et trans), Philippe Castel met en cause la « majorité » : « Elle ne s’interroge pas sur les groupes minoritaires. Cela nous oblige à nous constituer en communautés. Le problème ne vient pas de ceux qui se regroupent, mais de ceux qui n’organisent pas la société pour que chacun y ait sa place. »

La peur de l’autre

Le communautarisme, c’est toujours l’autre. En 2003, le philosophe Tariq Ramadan publie Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires. Pour lui, la France s’en prendrait au «communautarisme musulman» et accepterait celui d’un certain nombre d’intellectuels juifs français. « On perçoit clairement que leur positionnement politique répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d’Israël. Disparus les principes universels ; le repli identitaire est patent et biaise le débat puisque tous ceux qui osent dénoncer cette attitude sont traités d’antisémites », soutient-il. L’approche communautariste, tout comme la mémoire « officielle », oublie trop souvent les solidarités historiques entre communautés. Pourtant les exemples, peu enseignés et valorisés, ne manquent pas. Durant, la Seconde Guerre mondiale, la mosquée de Paris a, elle aussi, protégé des juifs  de l’occupant nazi. « Rappelons les liens entre la lutte contre le racisme et celle contre l’antisémitisme. Aux États-Unis, le rabbin Abraham Eschel manifestait aux côtés de Martin Luther King et les associations noires étaient souvent défendues par des avocats juifs », souligne Louis-Georges Tin, porte-parole du Conseil représentatif des associations noires (Cran). L’émergence de la question communautaire en France est un échec. Celui de la société française à intégrer les différences, et celui des minorités à s’organiser.

Les sources du malaise remontent quelques années plus tôt. Mai 1981. Mitterrand est élu. Les minorités (sexuelles comme ethniques) exultent. La gauche a tant promis... L’espoir d’une prise en charge de leurs revendications est réel. Dès décembre, l’homosexualité est dépénalisée sur proposition de Robert Badinter. Mais les revendications des minorités ethniques
restent lettre morte. En 1983, la marche pour l’égalité et contre le racisme (réduite par les médias à « Marche des beurs ») sort le pays de sa torpeur. Les enfants d’immigrés n’entendent pas rester dans la relégation sociale de leurs parents. Tout simplement français, ils rejettent la notion d’intégration. L’exigence de justice est forte mais le mouvement de la marche ne se muera jamais en force militante. Le projet initial, comme le rappelle son co-initiateur le père Christian Delorme, s’inspirait de la marche des droits civiques, un temps fort du mouvement noir américain. Mais Mitterrand ne veut pas de mouvement beur ou noir, refusant d’attaquer de front la question du colonialisme et de ses répercussions, qui nuirait à l’image de la France. C’est donc SOS Racisme, en 1984, qui reprend le flambeau. L’association fait émerger la question de la discrimination raciale au niveau médiatique. Mais, trop proche du pouvoir  socialiste, elle ne peut traduire en revendications le malaise des banlieues ghettos et des minorités ethniques. Son combat s’éloigne des aspirations des « minorés ».

Des luttes communautaires aux acquis pour tous

Toutes les causes historiques (féministes, homos...) ont démarré sur un principe de non-mixité. Sans le MLF (Mouvement de libération des femmes, non mixte), il n’y aurait pas eu de contraception libre, ni de loi sur la parité, dix à vingt ans plus tard. L’absence historique de mouvement des minorités "ethniques" en France se ressent encore aujourd’hui. Au lieu de passer à une nouvelle ère, la République reste dans un éternel ressassement. Le mouvement homosexuel s’est, lui, fortement strucuré sous la terrible pression de l’épidémie du sida, présenté d’abord comme la maladie des homos. Avec Act Up comme fer de lance, la communauté gay pousse les pouvoirs publics à mettre en place des dispositifs de prévention et de prise en charge. Cet activisme profitera à tous car l’épidémie n’épargnera personne... Une cause minoritaire – en apparence – est devenue un combat transversal, avec des retombées pour toute la communauté nationale. Plus tard, le Pacs (pacte civil de solidarité) suivra la même voie. Porté par la minorité gay, il devient une réponse à de nouveaux modes de vie, homos ou hétéros.

Ni l’État, ni les partis politiques, ni les syndicats, ne s’emparent des aspirations légitimes des minorités : accès aux grandes écoles, à l’emploi, au logement... L’ascenseur social, dit-on,  est en panne. Pour certains, la communauté devient le seul référent possible. Elle se substitue aux réseaux que la ghettoïsation, autant sociale qu’ethnique, ne permet pas d’avoir. Par ailleurs, les regroupements identitaires recoupent la difficulté des minorités à être reconnues comme citoyens. Encore absentes de toutes les institutions politiques. « Je préfère être acteur de notre émergence, que spectateur. On nous a trop dit dans les années 80 : “Ne bougez pas on s’occupe de vous !” Nous avons compris qu’il fallait se lever pour s’élever », ajoute Dogad Dogoui, également engagé à l’UMP.

Les années 90 marquent la naissance de bon nombre d’organisations. Les revendications deviennent plus précises, plus argumentées. Et surtout plus audibles. C’est à partir de ce  moment que des conservateurs républicains (de gauche comme de droite) alertent sur la menace communautariste. De Jean-Pierre Chevènement au député Christian Vaneste (poursuivi pour homophobie) en passant par le chercheur Yvonne Bollmann, Élizabeth Badinter ou Max Gallo. Julien Landfried et François Devoucoux du Buysson fondent en 2003 l’Observatoire du  communautarisme. Landfried publie un livre-manifeste sans équivoque : Contre le communautarisme. Et la question du voile offre une tribune inespérée... L’épouvantail communautariste devient un argument de taille dans le débat public. Elle sera désormais souvent agitée. L’Appel des indigènes de la République, lancé en 2005, marque une étape importante. Ce texte dénonce un « racisme postcolonial ». La radicalité du propos en ralliera beaucoup à la thèse de la dérive communautariste. Tout comme les dérives racistes de Dieudonné (pourtant si peu représentatif). Dès lors, l’Observatoire liste et dénonce systématiquement les organisations (ou revendications) soupçonnées ou accusées de communautarisme.

La représentativité en question

La représentativité réelle des instances dites « représentatives » est fortement contestée. De plus en plus de voix s’élèvent contre la confiscation de la parole par une minorité dans la
minorité. « Au nom de quoi, le Crif [Conseil représentatif des juifs de France] parlerait-il en mon nom ? Les mouvements communautaires sont, d’abord, des groupes de pression. La souffrance de la Shoah est utilisée comme lobby. Pourquoi, par exemple, privilégier un génocide plutôt qu’un autre ? », proteste Jean-Claude Poulain, fils de déporté mort à Auschwitz. Avec le collectif Une autre voix juive, il refuse d’être assimilé à Israël. Mais ce mouvement a peu de poids face à un Crif politiquement très courtisé. Le Conseil français du culte musulman (CFCM), interlocuteur officiel de l’État, est lui aussi largement contesté par les Français musulmans. Contradiction majeure, cette institution française fonctionne sous l’influence des pays d’origine. Un enjeu de contrôle négocié essentiellement entre gouvernements algérien et marocain. Comble de cette situation : c’est la très conservatrice Union des organisations islamiques de France (UOIF) qui tire son épingle du jeu. Un piètre choix pour la majorité des musulmans français : être soit manipulés par leur pays d’origine, soit représentés par une organisation aux relents « islamistes » ! Bétoule Fekkar-Lambiotte a participé à la création du CFCM avant d’y siéger trois ans. Elle en démissionne en 2003 : « Je reprochais à cette instance, non seulement le manque de débats, mais aussi la pauvreté de la représentation des différents courants de l’islam : pas de chiites, pas de khâridjites, pas de druzes... Pas d’intellectuels, pas de jeunes, et une seule femme censée représenter deux millions et demi de ses congénères ».

Pour François Devoucoux du Buysson (1), l’absence de représentativité des organisations gays pousse celles-ci à une surenchère de revendications. Il s’agit, selon l’essayiste, d’une stratégie pour masquer la désaffection des homos envers ces organisations. Brandissant son grand nombre d’adhérents, le directeur exécutif du Sneg objecte, lui, que la crise de la représentativité touche toutes les organisations, au-delà des minorités.

Apprendre à travailler ensemble

Roubaix, Nord-Pas-de-Calais, mosaïque de communautés. Un cas intéressant. La municipalité entend les revendications des musulmans en finançant des mosquées par le biais  d’associations culturelles. En retour, elle exige une démarche d’ouverture vers les non musulmans (journées portes ouvertes, conférences « mixtes »...). Les musulmans sortent ainsi  des caves sans s’enfermer dans leur communauté. « Avoir des associations de Portugais, de juifs ou de kabyles de France, est une bonne chose à partir du moment où ces structures  restent ouvertes sur les autres », confirme le chercheur géopolitologue Pascal Boniface. Dans cette perspective de rapprochement, les universitaires engagés Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa rassemblent « activistes communautaires » (juifs, gays, noirs, musulmans, etc.) et un public non militant à travers le « Pari(s) du vivre ensemble ». Un dialogue citoyen, passionné et ouvert. Un défi de taille !

Version institutionnelle, 2006 est déclarée « année de l’égalité des chances ». Un cuisant échec, malgré une avancée : pour la première fois, des organisations gay (l’Autre cercle), noire
(le Cran), minorités visibles (Afip), féministe (Arborus), s’assoient autour d’une table pour travailler ensemble. La première réunion n’est pas évidente. Chacun se regarde en se disant  « qu’est-ce que je fais avec ceux-là ? », se souvient une participante. Finalement, chaque groupe découvre la réalité de l’autre. Pendant une année, ils apprendront à amorcer une pensée commune. Sans doute, la question des communautés est à repenser en terme d’apport et non en terme de rejet. Elle cache un véritable enjeu : comment aller vers une société multiculturelle ? Au Sneg, Rémi Calmon tranche : « Ce n’est pas aux communautés de s’intégrer mais au tissu national d’intégrer les communautés. » Une démarche de réciprocité semble plus réaliste. Prenez les musulmans, juifs, noirs, homos, les banlieusards... Vous obtenez une grande partie des Français. Le pluralisme est parfaitement compatible avec la République. « De quoi faut-il avoir peur ? La France a tout à gagner et rien à perdre dans notre pleine reconnaissance. Créons plutôt des complémentarités », suggère Huyên Pham Gia du Club des dirigeants asiatiques de France. Louis-Georges Tin, du Cran, préconise de « construire des combats spécifiques, tout en établissant des liens transversaux. » C’est certainement dans la capacité des communautés à vivre ensemble et dans la liberté des individus à exister avec ou sans elles, que se joue le destin d’une République multiculturelle.

(1) Les Khmers roses, Essai sur l’idéologie homosexuelle, Éditions Blanche, 2003.


T'EN PENSES QUOI ?

Communauté vs communautarisme - Par Mabrouck Rachedi, écrivain

« Communauté » trouve sa racine dans le latin « cum » (avec), « menus » (charge) caractérisant des personnes qui portent ensemble, et par extension qui partagent quelque chose. ainsi, la famille, les amis, les fans de cindy saunder forment ensemble, à leur manière, une communauté. les liens communautaires sont salutaires à l’être humain, par essence sociable,  tant qu’ils n’écrasent pas son individualité. dans le cas contraire, on tombe dans le communautarisme. le « tout » domine alors les parties, impose des codes collectifs artificiels censés relier les membres du groupe... qui, en fait, les coupent de la société. ce repli identitaire est le terreau sur lequel prolifèrent les manipulateurs, jouant sur ce sentiment d’appartenance  partagée pour contrôler les esprits. les extrémismes de tout poil prospèrent sur l’identité commune séparée d’un groupe supposé prééminent par rapport au reste de la population. comme si demain les fans de cindy voulaient imposer son Papillon de lumière pour seule musique dans les halls publics ! • mabrouck rachedi

Ryadh Sallem : "Ma fierté ce que je réalie"

Handicapé depuis sa naissance, Ryadh Sallem a vécu vingt ans en institution. Il est aujourd’hui triple champion du monde de basket fauteuil, détient 15 titres de champion de France en natation. Très impliqué dans la vie citoyenne, il est l’organisateur du Défi'stival.

« La première différence, on se l’impose souvent. Si on était tolérant avec ce que l’on est – ce que l’on naît – on serait plus tolérant avec les autres... Dire que je n’ai pas honte de ce que je suis, c’est mon socle. Ma fierté, je la réserve à ce que je réalise, plutôt que de la situer sur “ma” communauté. Comme un arbre, mes racines plongent dans la terre. Humide, sombre, tout n’est pas forcément joli. Mes branches ne ressemblent pas à mes racines, elles portent des feuilles et des fruits. De mes racines, je m’élève, je prends de la lumière, et j’en fais des couleurs. L’histoire est importante. Important de savoir d’où l’on vient... De creuser dans son patrimoine. Les deux aspects d’une personne, racines et feuilles, s’imbriquent. Je me nourris de mon histoire et de mon passé. J’en nourris mon présent et mon futur. Se déconnecter de l’un ou de l’autre, des racines ou des fruits, c’est s’asphyxier.  Nous avons besoin de diversité. L’équilibre, en tant qu’être humain, c’est d’atteindre une dimension universelle. Hors du quartier, hors de ses origines, hors de son handicap, hors de son sexe. Avoir un impact sur tous les êtres, être réceptif à l’impact de chacun. C’est ça, l’équilibre. »
 

 
P_Liberte
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Paris, 1983 : marche pour l'égalité et contre le racisme
© D.R.
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Article paru dans
Numéro 23
Octobre - Novembre - Décembre 2009
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