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Libération : des résolutions pour "rattraper un retard exécrable"

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15 Janvier, 2010
Par: Aurélia Blanc Ousmane Ndiaye

Minorités, banlieues, initiatives : Laurent Joffrin, directeur de la publication de Libération, dresse un portrait sans langue de bois des réalités de la presse française.

Les rédactions françaises sont-elles représentatives de la société?

Non. En raison du fonctionnement de la société et des mécanismes de recrutement dans la presse, les classes moyennes et supérieures sont surreprésentées, les milieux populaires sous-représentés. Et par conséquent, la diversité aussi. Je ne crois pas que la presse française soit composée de racistes. Mais le centre de gravité sociologique change peu.

Et à Libération ?

On essaie de rattraper un retard considérable. Actuellement, le journal ne comporte quasiment aucun représentant des minorités. La situation d’il y a dix ans s’est gelée, parce qu’on a surtout fait des plans sociaux, et très peu d’embauches.

Quelles sont les conséquences de ce manque de représentativité?

Difficile à analyser. A Libération c’est particulier : le journal a une sensibilité historique particulière à l’égard des minorités. Le problème est inverse : parfois on n’a pas osé dire certaines choses, par peur de stigmatiser.

Quelles difficultés rencontrez-vous pour couvrir l’actualité en banlieue ?

Il y a eu une période terrible où l’on avait du mal à trouver des gens pour y aller ! Au moment des émeutes de 2005, on a été obligé d’envoyer un grand reporter étranger… Depuis, nous avons rétabli un fonctionnement normal.

Les rapports entre journalistes et citoyens de banlieue ?

Exécrables. Et ce n’est pas entièrement de la faute des journalistes! Il y a eu des clichés, des erreurs… puis des corrections. Une partie des habitants ont un préjugé excessif contre les médias. Mais on ne peut pas déléguer le traitement de ces sujets à des gens du quartier. Comme s’il fallait être cafetier pour parler des cafetiers !

Comment remédier à l’absence de diversité dans les rédactions ?

Par des actions volontaires. Que la direction des ressources humaines et l’ensemble de l’équipe soient sensibles à ça. Expliquer ce qu’on veut faire. Se donner des objectifs annuels, et vérifier que les recrutements tiennent compte de cette contrainte. Quantifier? C’est un peu gênant.

La quantification, un tabou français?

Un préjugé républicain, que j’avais et que j’ai abandonné. En raison des crimes de Vichy, l’instrument des quotas à été pollué intellectuellement et émotionnellement. Mais si on ne fait pas de « représentation équilibrée », l’évolution prendra trois générations ! Il faut bien évaluer la représentation des minorités, d’une manière ou d’une autre.

Concrètement, quels actions envisagez-vous ?

On a créé une chronique « diversité » hebdomadaire, sur la discrimination, les cultures des minorités, etc. Pour les stages d’observation, on essaye le plus possible de prendre des jeunes de banlieue. Il n’y a pratiquement pas d’embauches en CDI, mais on prend conscience qu’il faut varier les recrutements pour les CDD et les pigistes. Je ne sais pas si on va instaurer des quotas, mais on a pris des résolutions. Et on a un projet : créer un cursus pour les jeunes de banlieue. Recruter une quinzaine de personnes, sur une base géographique, qu’on formerait nous-mêmes. Une sorte d’école à nous, pour laquelle nous avons déjà pris contact avec la prépa ESJ-Bondy Blog.

Conditionner l’aide à la presse en fonction d’objectifs en matière de diversité ?

Un peu dur. Car les gens ne sont pas forcément de mauvaise volonté. Il faudrait peut-être dire : « si dans trois ans rien n’a été fait, on prendra des mesures ». Mais ça risque d’être contre-productif, parce que le fait de conditionner l’aide à la presse crée un précédent risqué.


TROP FACILE : C'EST PAS MOI, C'EST LES AUTRES...

La diversité dans la presse quotidienne régionale ? Philippe Pitaud, rédacteur en chef adjoint du Progrès de Lyon, livre ses arguments...

"Le problème ne concerne pas que les médias : du fait du faible nombre d’élus d’origine africaine ou maghrébine, les porteurs de la parole institutionnelle sont tous blancs. Il y a clairement un manque de visibilité publique de certaines catégories de notre société. Pour autant, cela ne dédouane pas les médias : nous ne sommes pas exemplaires, mais nous faisons de gros efforts. Nous réalisons souvent des micros-trottoirs en insistant sur la diversité sociale et sociale des personnes interrogées… Pour l’instant, c’est une volonté ; nous essayons de faire en sorte qu’elle se traduise concrètement. C’est comme l’Europe : ça avance, mais très lentement !"

"Le blocage se situe au niveau des écoles. On recrute des jeunes qui viennent des écoles reconnues par la profession. Très peu d’entre eux sont d’origine maghrébine, africaine ou autre. Les études de journalisme ne sont pas très accessibles financièrement. Non seulement elles sont coûteuses, mais elles sont longues. Que font les pouvoirs publics ? Y a-t-il des bourses suffisamment incitatives pour permettre aux jeunes défavorisés d’intégrer les écoles de journalisme ? Non ! A l’exception du Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme, adossé à l’université de Strasbourg, dont le coût est similaire à n’importe quel cursus de la fac, la majorité des formatons sont extrêmement onéreuses… On ne peut pas demander aux entreprises de presse de payer la formation des jeunes. Ce n’est pas notre rôle.

"Pour avancer, il faut en passer des mesures contraignantes. C’est un peu comme les radars sur la route. Il en faut pour faire ralentir les gens. Pour que les femmes soient élues, on a bien fait des quotas ! il faudrait se fixer des objectifs précis, qui nous contraindraient à faire des efforts. Reste à voir jusqu’où pourraient aller ces contraintes, sans risquer de devenir doctrinaires.
 

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