« Une région délaissée, gouvernée par la peur »
– En 2001, après une bavure de la police algérienne, les Kabyles se sont révoltés contre le mépris et l’autoritarisme des autorités arabes (1). Ils ont fait virer les gendarmes. Les leaders de ce Printemps noir souhaitaient récupérer une partie du pouvoir, mais depuis, ils ont disparu dans la nature ! La région n’a aucun acteur politique crédible pour la représenter. Abandonnée à son sort, elle est tombée aux mains des voyous : il n’y a plus d’autorité, la situation va à vau-l’eau. Racket généralisé, alcool, prostitution, peur de sortir la nuit… Les mafieux font la loi, les femmes sont humiliées, les flics impuissants. Le problème n’est pas économique : même s’il n’y a pas beaucoup de travail, même s’il y a encore des pauvres, la Kabylie est plus riche qu’avant : beaucoup de commerces se sont développés, les maisons sont plus confortables, les gens mangent à leur faim, les jeunes s’habillent mode, ont tous un téléphone portable… Mais l’éducation et la culture sont partie en fumée. Et si tu vides un peuple de son intelligence, de sa créativité, tu le prives de sa substance… Quelle est donc cette réserve indienne qu’on nous prépare ? Il est temps de tirer la sonnette d’alarme ! Pour l’instant, la Kabylie n’a pas encore basculé dans la violence, mais, par exaspération, une explosion sociale et identitaire pourrait vite arriver.
«Les jeunes ne rêvent plus »
– Pour la nouvelle génération, la Kabylie est une prison à ciel ouvert. Beaucoup de jeunes ont du talent et envie de faire des choses, mais ils ne disposent d’aucune perspective. Certains parlent comme s’ils avaient fini leur vie ; quel gâchis ! La plupart ne rêvent que de partir. Une terre qui fait fuit ses enfants, c’est horrible… Les étudiants qui méritent d’aller poursuivre leur cursus à l’étranger ne le peuvent pas : l’attribution des visas marche au pognon. On parle de quatre mille, six mille euros ; seuls les voyous peuvent débourser de telles sommes ! Les autres attendent ad vitam aeternam… Tu comprends pourquoi certains finissent par se jeter dans la mer sur n’importe quelle planche ! Je ne mets pas en cause les gens, mais le système : avec quoi éduque-t-on la Kabylie aujourd’hui ? La pseudo-reconnaissance de notre culture ne doit pas être un os à ronger, une façon de nous enfermer dans un folklore… J’en veux aussi aux riches kabyles qui continuent d’amasser des fortunes sans regarder leurs frères : certains gagnent des milliards en exploitant les ressources et la main d’œuvre de la région, mais ne pensent pas à construire un lieu de culture pour les jeunes. Idem pour ces émigrés qui, frustrés de ne pas avoir eu ce qu’ils voulaient en France, viennent ouvrir des bars à putes en Kabylie, où des gamines se prostituent ! Beaubourg ou rue Saint-Denis (2) : l’important, ici comme ailleurs, c’est que les gens aient le choix.
« Ouvrir une brèche »
– Je n’ai aucune ambition politique (mon énergie à moi, c’est la musique), mais j’ai envie d’être utile, d’aider à la renaissance de l’expression et de la culture en Kabylie. Assez parlé, il est temps d’agir ! J’aimerais créer un festival qui non seulement, ramène une richesse artistique dans toute la région, mais ouvre le champ des possibles : que le peuple puisse assister gratuitement aux concerts d’artistes internationaux. Que les musiciens locaux – qui n’ont souvent pas d’autres opportunités que de jouer dans les mariages – montent sur scène. Que les jeunes, par le biais d’ateliers de formation, découvrent les métiers du spectacle : technicien, régisseur, tour manager… Un tel événement pourrait être une source de développement et d’emploi énorme pour la Kabylie ! Je pousse les associations locales à demander des subventions au gouvernement : c’est notre pétrole, c’est notre Algérie, le peuple kabyle doit en toucher les bénéfices comme les autres. Réclamer notre part ne veut pas dire qu’on fait une croix sur notre identité ; au contraire, trouvons les moyens de la chanter, de la faire s’épanouir, s’enrichir ! En circulant en Kabylie, j’ai découvert de jeunes cinéastes talentueux, qui parviennent à faire choses très chouettes sans moyens. Mais qui va acheter leur film, qui va le diffuser, quelle salle de cinéma, quelle chaîne de télévision ? Tout est étatique, il n’y a pas d’espace culturel normal ni de salle privée. Si tu n’es pas en lien avec les puissants, tu ne peux pas faire entendre ta voix – même si ton oeuvre n’a rien de politique !
« Redonner l’envie et l’énergie »
– La première édition de la Caravane Berbère, en juin dernier, était une sorte d’avant-première, que j’ai autofinancée. Avec le groupe irlandais Hungry Grass, nous avons donné cinq concerts gratuits, en plein air, dans différents coins de Kabylie. Les gens sont venus, en famille, parfois de loin… Leur enthousiasme était incroyable : tu sentais une force, une énergie qu’ils n’ont pas l’occasion d’exprimer ailleurs. L’espace d’une soirée, ils ont oublié leur peur de sortir la nuit, ont vécu un moment presque « normal » de joie et d’émotion… J’aimerais vraiment qu’on trouve les moyens de monter une seconde édition d’envergure, avec du matériel et des techniciens. Que ce soit plus long, qu’on aille jouer dans tous les coins de Kabylie pour les vieux, les femmes, les enfants. Que les jeunes puissent monter sur scène, rencontrer des artistes internationaux, se former aux métiers du spectacle au contact de professionnels. Qu’ils retrouvent l’envie et l’énergie de s’investir dans un projet. Quel bonheur ce serait ! Les gens m’ont tant donné, et je vois une telle attente dans leurs yeux, que j’ai très à cœur de leur offrir de belles choses… Les voir heureux, c’est magnifique. Parfois, quand tu donnes, c’est mieux que quand tu reçois ! Malgré la pesanteur de la situation locale, je garde espoir : les Kabyles sont un peuple accueillant, poète, qui a toujours su prendre son destin en main. Un combat long terme et existentiel pour sa liberté et son identité, partagé par toutes les minorités.
La Caravane berbère a besoin de vous ! Akli D cherche des soutiens techniques et financiers pour l’organisation de la prochaine édition. Contact : caravaneberbere@yahoo.fr
(1) Les Kabyles sont un peuple berbère et non arabe, descendants des Numides et des Maures. Depuis l'indépendance de l'Algérie, ils revendiquent la reconnaissance de leur identité et de leurs spécificités régionales, en réaction notamment à l'arabisation d'Etat.
(2) A Paris, Beaubourg est le quartier du Centre Pompidou, dédié à l'art contemporain. Juste à côté, la rue Saint-Denis est réputée pour ses prostituées et ses sex-shops.
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(1) : disponible prochainement