France Politique

Les minorités invisibles

  • Increase
  • Decrease
  • Normal

Current Size: 100%

share facebook share twitter share myspace add this
15 Décembre, 2009
Par: Ousmane Ndiaye Olivier Sagne
Article réalisé en partenariat avec : Pari(s) du Vivre Ensemble

Un an après l’élection d’Obama, à quelques mois de nos régionales, le constat français est accablant. Pour sortir de cette anomalie démocratique, un colloque a rassemblé politiques et chercheurs les 11 et 12 décembre derniers.

Salle comble pour parler durant deux jours des « minorités visibles en politique », un colloque organisé par Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias, directeurs d’études à l’Ecole pratique des hautes études, et Katherine Fleming, professeur à New York University.

Députée de Paris, George Pau Langevin soulève les limites de notre modèle républicain : « la France ne reconnaît pas la notion de minorité et refuse de signer les conventions internationales sur leurs droits. Le fondement de notre constitution, c’est l’indifférence : à la couleur, à la religion, à la race… Or cette indifférence théorique se traduit par l’invisibilité d’une catégorie de la population dans la représentation politique ». Ce que le sociologue Eric Keslassy relativise en rappelant que « dans les années 50-60, notre système a démontré pouvoir s’inscrire dans la diversité. L’Antillais Gaston Monnerville était le deuxième personnage de l’État, après De Gaulle. Aujourd’hui, nous ne sommes plus capables de reproduire ce type de parcours ! ». Pourquoi ? Constat unanime chez acteurs et observateurs : le cumul des mandats est facteur de blocage. 85% de nos parlementaires détiennent des mandats locaux. Une spécificité française : ce pourcentage ne dépasse guère 15% dans les autres pays de l’Union. Vice-présidente du Conseil Régional d’Ile-de-France, Claire Villiers propose de limiter ces mandats. Une remarque  du public fuse : « En la matière les politiques sont des croyants, mais très peu d’entre eux sont pratiquants ».…

Autre constat : les appareils étouffent les profils atypiques et continuent de travailler sur un profil standard : homme, blanc, quarantaine, cadre. Et la cooptation reste la voie royale d’entrée. « La professionnalisation de la politique a accentué la fermeture. Les carrières se font par le haut. C’est avant tout des collaborateurs et membres des cabinets ministériels qui s’engagent pour être élus. La trajectoire militante, par le bas, devient de plus en plus marginale » explique Christophe Caresche, responsable Diversité au PS avant de formuler une proposition : un bilan annuel diversité obligatoire pour chaque parti. Le PS dira-t-il oui ? « Le financement est public, prévient-il, les partis doivent donc répondre à des obligations. Sans contrainte, rien ne bougera ». En attendant, gauche comme droite, refusent de signer la charte de la diversité en politique proposée par le Club XXIe siècle.

La responsabilité des minorités est, elle aussi, mise en cause. Leur engagement serait insuffisant pour renverser la donne. Le témoignage de Félix Wu Paris est éloquent : « Mon engagement se voulait un signal fort. Je me suis présenté dans le 13e arrondissement, bastion des Asiatiques. Mais ils n’ont pas voté pour moi. Plus tard, j’ai compris que j’avais bouleversé les codes, renversé l’ordre établi de ma propre communauté qui s’est enfermée dans le mythe de la discrétion. J’ai sous-estimé son conservatisme ». Comme l’affirme, avec fougue, Madi Seydi, porte-parole des jeunes de l’UMP : « la vérité en politique, c’est qu’on ne donne pas les places : on les prend. Il y a des portes à défoncer ». La jeune femme a de l’avenir !

En présence de William D. Burns, ancien directeur-adjoint de campagne de Barack Obama pour l’élection au Congrès, le colloque pose une question cruciale : l’évolution américaine doit-elle nous interroger et peut-elle nous inspirer ? « Le multiculturalisme américain n’est ni inné, ni naturel. Elle résulte d’une lutte, d’un mouvement des droits civiques. C’est une étape nécessaire avant d’aller à la conquête des hautes sphères du système politique. L’élection d’Obama clôt cette phase et ouvre un nouveau chapitre politique » a expliqué l’historien Adam Green (université de Chicago). Analyse que confirme Williams Burns, aujourd’hui membre de la Chambre des représentants de l’Illinois, en rappelant que les leaders noirs ont toujours eu beaucoup de difficultés à dépasser le niveau local et accéder à la politique nationale. « Pendant longtemps, Obama était une exception, le seul sénateur noir. Les progrès décisifs ont commencé à partir du moment où les Etats-Unis se sont fortement engagés sur l’international. Si la France veut jouer un grand rôle dans le monde, elle devra régler la question de la participation de ses minorités. Cela dépasse l’enjeu national », affirme M. Burns. Mais le politologue James Cohen, comme beaucoup d’intervenants, se montre sceptique sur un processus à l’Américaine. « On n’a pas affaire à un modèle généralisable au cas français. Pour comprendre le blocage des minorités dans la carrière politique en France, il faut d’abord examiner les pratiques des partis, sans pour autant négliger les évolutions actuelles. » explique-t-il.

« L’obsession française du communautarisme » dénoncée par Esther Benbassa trouve un écho, précis et brillant, dans l’exposé de Rahsaan Maxwell (Université du Massachusetts, Amherst) 
sur la réalité britannique: « les communautés ne sont pas figées, rappelle l’universitaire, elles évoluent comme chacun. Et les gens n’ont pas non plus d’identité unique : beaucoup se reconnaissent dans plusieurs communautés ! » À méditer.

En savoir plus : http://www.parisduvivreensemble.org/


Paroles Croisées


Lynda Asmani, Conseillère UMP de Paris : Il est fondamental d’éviter la course à l’échalote. La question n’est pas de savoir combien de femmes, de noirs, de musulmans…Mais bien de poser la question des mécanismes de blocage. La limite du cumul des mandats est incontournable pour avancer.

Christophe Adji Ahoudjian, Adjoint maire du 19e (Paris) : J’ai intégré le système politique en 2005. Je suis venu par le biais du mouvement associatif. C’est en se battant pour décrocher une subvention que j’ai rencontré les élus du PS. J’ai fini par les rejoindre car c’est là que les choses se passent. Autant y être donc ! En plus nous sommes un atout et non un problème.

Eric Marlière, sociologue (Institut du Développement Social de Rouen): Pour les formations politiques classiques, les jeunes de cité, de banlieue ou issus de l’immigration ne sont pas dans l’immédiat porteurs de projets susceptibles de créer une proposition politique. Pourtant aux élections municipales de 2008 de nombreuses listes locales portés par ces jeunes ont été présentées contre les majorités en place mais aussi contre l’opposition, afin de porter la voix des habitants des quartiers oubliées. Les scores ont été honorables.

Lionel Arnaud, Sociologue (Université de Rennes) : Une nouvelle citoyenneté issue des mouvements de révoltes émerge en contrepoint au civisme passif. C’est une issue politique possible. Il peut être porteur d’une alternative.

Abdulkader Sinno (Université de Standford) : l’élection de candidats issus des minorités, avec une origine musulmane, aide à la résolution de conflits et à leur anticipation, à la préservation des droits civiques, à une meilleure sécurité et à la consolidation des démocraties libérales occidentales.

 

Vincent Geisser (Chercheur au CNRS) : Attention au communautarisme par le haut qui catégorise systématiquement les minorités. Quand Nicolas Sarkozy s’adresse à une catégorie musulmane de France, soi-disant « modérés, non-pratiquants ou athées », le brouillage des frontières entre le politique et le religieux est évident. On crée une catégorie minoritaire en fonction de la demande politique.

Georges Sidéris, Politologue (Paris 1 Sorbonne) : Mitterrand a dépénalisé l’homosexualité. Depuis, la gauche considère qu’elle est quitte avec les homosexuels. L’épidémie du sida n’a pas laissé le temps de poser la question de la représentation politique. Ce n’est qu’en 1990, avec le débat sur le Pacs, qu’elle a surgi. Le Pacs a relancé les homos dans le combat politique. Mais les leaders politiques gays ont refusé d’assumer l’histoire et la condition homosexuelle. Novembre 1998 marque un tournant historique : le coming-out de Bertrand Delanoë. À partir de ce moment : assumer ouvertement son homosexualité est devenu un élément de sincérité dans la perception de l’opinion publique. Hélas, la gauche n’a pas tenu son rôle. Le coming-out de Roger Karoutchi et l’affaire Frédéric Mitterrand illustrent un renversement de perspective inquiétant : la droite qui se mobilise pour défendre un homo, et la gauche qui cogne.

James Cohen, Politologue (Université Paris VIII) : Pour formuler des solutions, il faut se méfier de toute logique de transposition d’un champ national à l’autre. Pour comprendre la «diversification» du personnel politique aux États-Unis à partir des années 1960, il faut tenir compte des effets directs et indirects du mouvement des droits civiques. Par exemple, la création de circonscriptions électorales conçues pour favoriser l’élection de représentants aux Congrès issus des minorités noire et hispanique découle d’une certaine interprétation du Civil Rights Act (1964) et du Voting Rights Act (1965). À l’évidence, on n’a pas affaire à un modèle généralisable au cas français. Pour comprendre le blocage des minorités dans la carrière politique en France, il faut d’abord examiner les pratiques des partis, sans pour autant négliger les évolutions actuelles.

 

P_minorites po 1
P_minorites po 1
Christiane Taubira, Députée de Guyane
share facebook share twitter share myspace add this
  • Increase
  • Decrease
  • Normal

Current Size: 100%

En partenariat avec
Déjà inscrit ? Connecte-toi pour réagir à cet article
S′inscrire pour réagir à cet article
En t′inscrivant, tu peux :
  • Réagir aux articles
  • Soumettre une contribution¹
  • Répondre à un appel à témoignage¹
  • Mémoriser un contenu¹
  • Participer à un jeu¹
  • Participer aux interviews online d′artistes et de personnalités¹
  • T′abonner aux podcasts¹
  • Et bénéficier de tous les nouveaux services de RespectMag.com
(1) : disponible prochainement
  1. Conférence internationale sur le sida / Politique
  2. Blog / Et encore ...
  3. hip hop / Wyclef Jean / Musique
  4. Histoire / Seconde guerre mondiale / Tsiganes / Mémoires
  5. Vivre ensemble
  6. Cultures
  7. Cultures / Diam's / rap
  8. aubervilliers / Roms / Minorités
  9. Homosexualité / Jean-Marie Périer / Le refuge / Sexualité
  10. concert / concours / hip hop / Et encore ...
  1. football / Paul le poulpe / Tribune / Et encore ...
  2. Handicap / Sarkozy / Tribune / Et encore ...
  3. Cultures
  4. Cultures / Diam's / rap
  5. procès / Villiers Le Bel / Quartiers
  6. Blog / Et encore ...
  7. Gangs / Jamaïque / Et encore ...
  8. Charte de la diversité / Diversité / médias
  9. Citoyenneté
  10. Bondy blog / Diversité / ESJ / médias
facebook link twitter link my space link

Association internationale d’aide à la structuration et au développement de l’entrepreneuriat social