Amérique Latine / Caraïbes Mémoires

Les fers pour héritage

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3 Juin, 2008
Par: Farid Mebarki Zeor

Christiane Taubira, l’une des rares élues noires de France, a défendu jusqu’au bout la loi faisant de l’esclavage et de la traite négrière un crime contre l’humanité. Retour sur un oubli de l’histoire avec une militante de la mémoire.

 

Sous quelle forme la mémoire de l’esclavage est-elle présente en Guyane ?
 
Lorsqu’elle s’inscrit dans notre paysage, c’est sous forme d’agression. L’aéroport guyanais porte le nom de Rochambeau, général napoléonien qui a rétabli l’esclavage à Saint-Domingue. Suite à une révolte, cet homme a fait venir trois cents bouledogues, élevés à manger des Nègres et à boire leur sang. Dans les anciennes colonies, l’oubli a été organisé officiellement. Lors de l’abolition, le 27 avril 1848, les gouverneurs ont été chargés de dire : « Nous devons tout effacer, dorénavant nous sommes tous frères ».
 
Est-ce que les jeunes Guyanais connaissent l’histoire de l’esclavage ?
 
Les Guyanais ne l’apprennent pas davantage que les petits Français. Elle constitue vraiment une révélation. Ce que je trouve magnifique, c’est que c’est la même découverte en Guyane, aux Antilles et en métropole. J’ai réalisé que beaucoup de gens n’arrivaient pas à se reconstruire parce qu’on n’avait pas encore donné un nom et un statut à ce crime. Ce constat est à la source de ma démarche parlementaire. Faire sortir cette histoire de la clandestinité. Elle a été solennisée par les institutions de la République avec la loi du 10 mai 2001, reconnaissant la traite des Noirs comme crime contre l’humanité. Quatre siècles et demi d’Histoire ! Cela concerne trois continents. Le commerce triangulaire, c’est la première mondialisation.
 
Qu’est-ce qui a été réalisé dans ce sens ?
 
Le prestigieux concours René Cassin, organisé par l’Éducation nationale, est un acte tangible. Il aborde des thèmes comme L’Esclavage d’hier et d’aujourd’hui. Cela touche un public prioritaire dans mon combat : les adolescents. Il faut donner du matériau aux jeunes pour contribuer à leur éveil civique.
 
Quelle place occupent les jeunes dans les associations militant pour la connaissance de l’esclavage ?
 
Dans ces associations, il y a principalement des adultes. Les jeunes s’impliquent beaucoup lorsqu’on leur donne un point d’accroche. En Guyane, j’ai organisé un concours pour rebaptiser l’aéroport, en demandant aux élèves de travailler sur un choix de personnalités et de le défendre. Les jeunes s’y sont mis très volontiers.
 
À l’heure où l’on entretient le fantasme du communautarisme, cette démarche ne risque-t-elle pas de creuser des divisions au sein de la jeunesse ?
 
« Madame, c’est dangereux ce que vous nous apprenez parce qu’on ressent de la haine », m’a dit un jeune. Je suis là pour aider à canaliser cette haine. L’histoire de l’esclavage doit être comprise. Pour cela, il faut être accompagné. Le danger est qu’elle vous soit révélée au détour d’un livre. Ce fut mon cas à l’âge de vingt ans. Je me souviens encore de mon déchirement. J’ai cherché un souffle et je l’ai trouvé : en découvrant que des hommes avaient été solidaires, y compris en Europe, que tous les Blancs n’avaient pas massacré tous les Nègres, qui, eux, n’étaient pas tous exempts de critiques. Il est nécessaire que les jeunes apprennent cette histoire, car la liberté vient de la connaissance. Ma manière d’en parler amène à beaucoup plus de générosité et d’attention à l’autre que d’esprit de revanche. Je souligne aussi ce qu’il y a eu de beau : les villageois de Champagney demandant l’abolition de l’esclavage dans leur cahier de doléances, les ouvriers de Paris et les canuts lyonnais en grève pour soutenir les insurrections d’esclaves. Si l’on a réussi à abolir ce système, c’est aussi parce que des hommes comme Victor Hugo ont pris le risque de l’exil, ou d’autres comme Schœlcher ont affronté un gouvernement entier.
 
Il y a vingt ans, la France s’interrogeait sur le régime de Vichy (collaborateur de l’Allemagne nazie). Aujourd’hui elle revient sur la guerre d’Algérie. Pourquoi la mémoire de l’esclavage n’arrive-t-elle que timidement à susciter des débats au sein de la société civile ?
 
Depuis plus de deux cents ans, la France a structurellement organisé l’oubli. L’Éducation nationale, la Justice, et les plus hautes instances de l’État ont nié le crime pour lui substituer le discours humaniste de la République. De plus, je pense que les Français se sont exonérés de toute culpabilité car l’esclavage, pour eux, fait partie désormais du passé.
 

 


 
CHRISTIANE TAUBIRA : REPERES
 
- 1952 : Naissance à Cayenne (Guyane)
- 1993 : Crée Le Walwari, mouvement politique. Élue députée de la Guyane à l’Assemblée nationale française
- 2001 : Adoption de sa proposition de loi reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité
- 2002 : Candidate à l’élection présidentielle française

 

 
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