Novembre 2008. Rupert Isaacson est à Paris pour recevoir un prix de la part de la Société de géographie. « Je suis super content : je n’ai jamais eu de médaille de ma vie, à part en sport ! La seule récompense que m’a valu ce livre jusqu’à présent, c’est d’être banni ad vitam du Zimbabwe, pour mon action auprès des peuples autochtones... "Les derniers hommes de Kahalari" n’a pas été un franc succès commercial, mais un outil pour attirer l’attention des médias, asseoir la crédibilité de mes actions, soulever des fonds auprès de fondations et d’associations. »
Né en Angleterre de parents sud-africains (afrikaners), Rupert vit aujourd’hui au Texas. Point de départ de son histoire : une rêve de jeunesse. Celui d’aller à la rencontre des derniers Bushmen.
« Ce livre est écrit à la première personne : pas par egotrip ! Par honnêteté, pour expliquer mon lien à cette terre. Au départ, je me faisais une image très romanesque des Bushmen. Ce genre de vision n’est pas à blâmer : elles sont le moteur du voyage ! Sans elles, les gens ne s’intéresseraient pas à certains territoires... Et sans rêves, tu n’avances pas ! Sur le terrain, la réalité, bien sûr, est plus complexe. Mais pas moins intéressante, ni moins attachante : comme en amour, l’approfondissement d’une relation révèle de nouvelles dimensions. Si tu acceptes de t’y adapter, la beauté perdure, sous d’autres formes. Le Kahalari reste pour moi un endroit magique : par ses paysages, mon lien aux gens... »
Les Bushmen ?
« Depuis toujours, ce peuple vif et pacifique, qui vit traditionnellement de chasse et de cueillette, est méprisé par les ethnies guerrières dominantes. Ces conflits tribaux traversent l’histoire de la société sud-africaine. La relégation des Bushmen hors de leurs territoires a rompu l’équilibre de vie des communautés : avant, le rôle des hommes et des femmes y était bien défini (chasse pour les uns, cueillette pour les autres). Dans les réserves, on a affecté les filles à la cuisine, ce qui les a mises dans un rapport d’infériorité. L’alcoolisme lié au désoeuvrement a empiré les choses... » Au Botswana, l’expulsion des Bushmen n’est pas qu’une question de querelles ethniques ancestrales : « On les a foutus dehors pour pouvoir exploiter les mines de diamant tranquille ! Ils ne revendiquent pas l’exploitation de ces mines, ni-même un pourcentage sur celle-ci : seulement de pouvoir vivre tranquillement sur leurs terres. La région est grande, il y a de la place pour tout le monde ! »
Depuis dix ans, pourtant, grâce à l’implication de gens comme Rupert, les choses bougent.
« En Afrique du Sud, les Bushmen ont récupéré leurs droits. Même si des problèmes sociaux persistent, la situation s’est largement améliorée. Retrouver leurs terres leur a permis de renouer avec un sentiment d’équité, d’autonomie et de responsabilisation. Ils peuvent désormais bénéficier des résultats économiques de ce qu’ils y entreprennent – dans le domaine du tourisme, notamment. Ce retour revêt aussi pour eux une forte dimension culturelle et spirituelle : ils peuvent à nouveau accéder aux tombes des ancêtres (très importantes dans la tradition chamanique), ainsi qu’aux plantes médicinales qu’ils utilisent pour se soigner, et vendent à des laboratoires étrangers. »
Ailleurs ?
« Au Botswana, la situation progresse. Mon bannissement, ainsi que celui de gens très en vue comme un journaliste de la BBC, a fait pas mal de bruit : il a semé le doute dans l’esprit des puissances occidentales, à qui le gouvernement du Botswana ne cessait de répéter que tout allait bien, qu’il aimait les Bushmen et ne pratiquait pas la torture. Si on a été bannis, c’est bien qu’il avait quelque chose à cacher ! Le département d’Etat américain a publié la liste des exactions aux droits de l’homme au Botswana, a décroché son téléphone pour mettre la pression sur les autorités locales... Leonardo di Caprio, avec son film Blood Diamond, a aussi joué un rôle important : il a pris la parole dans la presse, invité une délégation de Bushmen à la première... Les responsables politiques du Botswana, s’ils veulent continuer à attirer des touristes occidentaux, ne peuvent se permettre de passer pour des Barbares. Des négociations sont en cours, mais il est nécessaire de maintenir la pression. » Au Zimbabwe, c’est encore une autre paire de manches. « Je ne peux pas y intervenir directement : trop dangereux, non seulement pour moi, mais pour mes contacts sur place - menaces de mort, risque d’emprisonnement et de torture... Mon père y a été arrêté pour des raisons fallacieuses, alors qu’il allait porter de l’argent à la tribu dont il soutient l’activité touristique. Cinq jours dans une cellule sans rien à boire, à son âge… »
Pas de quoi pour autant inciter Rupert de tout laisser tomber. « Il y vraiment quelque chose de romantique chez les Bushmen. Leur environnement, leur manière d’être... Leur sagesse de vie est immense : ce ne sont pas des gens dogmatiques, ils passent beaucoup de temps à converser, se distraire, plaisanter. Leur société est très équilibrée ; tous les conflits se règlent par le débat et la transe. »
La transe : autre sujet de fascination pour Rupert. «
Nous autres Occidentaux avons beaucoup à apprendre de ces techniques, aussi mystiques qu’efficaces. » Le garçon sait de quoi il parle : il a confié son fils autiste à des chamans. «
Je sentais confusément que cette rencontre serait fructueuse. Les chamans sont eux-mêmes un peu autistes – porteurs de ceux qu’on appelle des "altérations neurologiques". Quand il a vu mon fils, le chaman a dit : "il est des nôtres" ! Les résultats ont été spectaculaires, au-delà même de ce que je pouvais imaginer. J’ai amené une équipe de documentaristes avec moi, pour avoir des preuves visuelles, à destination d’autres familles d’enfants autistes... Ca ne m’étonnerait pas que le mien, à dix-huit ans, se retrouve dans un village africain à soigner les gens ! »
Rupert a également amené son fils en Mongolie, passer du temps au milieu des chevaux : « C’est au contact de l’un d’eux, dans mon ranch au Texas, qu’il s’est ouvert pour la première fois. Depuis, il entretient une relation très particulière avec ces animaux. » Un voyage initiatique, fort et sensible, retracé dans un livre – à paraître en France durant l’été 2009 – et un documentaire, sélectionné au Festival de Sundance. « Tu sais, je n’ai pas choisi d’être un spécialiste de l’autisme, comme je n’ai pas choisi d’être un spécialiste des droits de l’homme. Parfois, la vie décide pour toi. L’important est de suivre le fil. Une question de cohérence... » Et d’humanité.
Les derniers hommes de Kalahari, Éd. Albin Michel
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