Au Ministère de la Régularisation de Tous les Sans Papiers - le MRTSP- Maliens, Turcs, Kurdes, Chinois, Mauritaniens, Sénégalais, Tunisiens … se pressent le soir, pour une chaise ou pour un banc. Certains sortent d’une journée de travail, d’autres n’en trouvent plus depuis que les fausses cartes sont dépistées.
Il fait froid.
-Maîtresse ?
J’ai vite réalisé que c’était moi que Moussa, 33 ans, appelait « Maîtresse ».
J’ai dit :
- « Maîtresse », c’est pour les enfants ou alors c’est la femme avec laquelle…
- Tu es quoi alors ?
Je butte : Prof / Maître / Enseignant / Intervenant ? Elève / Apprenant / Participant / Atelier d’écriture/ Cours d’alphabétisation / Ecole/ Partage des connaissances/ Eduquer / Enseigner- Professer…
Le besoin est fort chez nous de se couper de l’école infantilisante et liberticide, de l’image du prof dominant, du Maître.
Mais ceux qui en ont été privés n’en ont que faire. La preuve, les participants maliens viennent aux ateliers avec leur manuel Mamadou et Bineta apprennent à lire et à écrire, une resucée pédagogiquement grotesque des livres de l’école coloniale. Ils en conseillent l’achat à leurs …Je butte encore - Collègues – Camarades – Frères – Voisins – Cousins ?
Au moindre mot qui manque, les doutes apparaissent, j’entends le terrible « Nos Ancêtres les Gaulois » ; peut-on transmettre sans s’imposer ?
C’est bien ma « culture » que je leur propose. Qu’est-ce qu’une femme à cheval sur un balai ? J’ai été surprise qu’ici ça n’évoque rien. Pas de sorcière au Ministère, très bien ! J’insiste un peu quand même, pas de sorcières, non, mais contre les Djinns qui veulent voler la récolte, il suffit d’un brin (de balai justement), pour les effrayer. Et mon esprit sourit de vivre la relativité, les similitudes et la profusion des inventions du cerveau humain.
Déroulement des ateliers d’écriture
Il y a donc, quatre soirs par semaine pendant trois ou quatre heures, des « ateliers » de lecture et d’écriture.
Pour l’instant, on est de 20 à 60 participants et entre 3 et 10 intervenants.
Chacun arrive quand il peut, le nombre de soirs qu’il veut, entre 19 et 23 heures. Et chacun repart quand il veut.
Des « nouveaux » débarquent régulièrement, toutes les demandes coexistent : découvrir l’alphabet, comprendre comment s’assemblent les lettres, dire, développer son vocabulaire, lire, écrire, penser à autre chose qu’à la survie.
Tout est bon comme support : imprimés de la préfecture, parler de son histoire, jeux de rôles préparant aux entretiens, grammaire, histoires ou textes scientifiques, dictionnaire, atlas et les flots de paroles qu’ils amènent.
Tout est bon comme méthode, les étiquettes-mots , le B-A BA prolongé … aucune obligation d’assiduité, ni côté « participants », ni côté … « participants ».
Ce serait un comble ici de se priver de la diversité.
Les 1001 Heures
Pour ces ateliers, nous avons un projet, un marathon de l’écrit, de l’image et de la parole. Une prise de parole multiforme de plusieurs jours : performances par les occupants, interventions d’artistes, débats, témoignages, ateliers offerts à tous…
1001 heures pour tenir en haleine le temps que le monde se souvienne que la terre tournait bien avant d’être découpée. Effacer des pointillés ne peut pas tout faire exploser.
1001 heures car il faudra aussi retenir les chiens de garde de la sacro-sainte propriété. En avril en effet, dés la fin de la « trêve hivernale », les occupants de Baudélique verront s’ajouter, à la menace des charters et autres centres de rétention, celle d’être expulsés de ce bâtiment désaffecté.
Les habitants du 18ème n’ont rien contre ce village à l’intérieur de leurs terres. Il y a même eu des demandes pour venir apprendre à lire avec nous … Baudélique chargée de former les possesseurs de papier !
Pourquoi pas ?
2500 personnes exclues du monde sont là : c’est un appel à oser inventer.
Les habitants du Ministère sont exclus par les institutions de la société, pas par nous. Affirmons qu’ils sont déjà avec nous en faisant des choses avec eux. Il y a un lieu pour cela : le Ministère de Baudélique, 15 mille mètres carrés qui ne demandent qu’à être possédés par l’envie d‘exister.
15 000 mètres carrés… on peut être nombreux.
On a d’ores et déjà un atelier vidéo, et des ateliers d’écriture, des partages de connaissance en histoire et en droit, on prévoit des ateliers d’anglais, d’électricité, de tissu (de cirque) et de travail pour le corps en scène…. Beaucoup d’autres initiatives doivent naître pour préparer nos 1001 heures de la trêve hivernale et pour assurer aux occupants de Baudélique, qui comme moi doutent parfois, qu’ils y a plusieurs façons d’exister.
Contre les peurs et pour s’affranchir de l’idée qu’on ne peut rien faire, c’est à nous tous d’inventer et de préparer ces 1001 heures.
Galop d’essai vendredi 6 février avec un débat public organisé par le CSP et une expo de photos et de dessin relatant leur quête, à la bourse du travail, au Ministère et en Afrique aussi où Franck Vibert, est allé à la rencontre des familles des sans-papiers rencontrés en France. Les photos seront accompagnées des textes des participants aux ateliers.
Le
Ministère de la Régularisation de Tous les Sans Papiers.
Siège : Bâtiment de 15 000 mètres carrés au passé sulfureux(1)
18 rue Baudélique
75018 Paris
Naissance : Juillet 2009
Ministère vaste comme un palais royal, et aussi peu chauffé, les ministres n’y sont pas payés et sont sous la menace de deux expulsions : du bâtiment et de France.
C’est un lieu d’occupation. 2500 personnes y vivent parce qu’on leur refuse le droit de rester sur le sol français.
C’est pour donner du poids à leur dossier de demande de papier qu’ils se sont tous réunis, à la Bourse du Travail, près de République le 2 mai 2008. Seuls ou en familles. Certains travaillent en France depuis plus de 10 ans, d’autres arrivent.
Chassés de la Bourse du Travail ils sont venus ici.
Habiter au Ministère est un acte politique. C’est aussi un moyen de se protéger : ici aucun danger d’être arrêté au lit.
Au Ministère, on vit à 3, 4 ou 10, toutes nationalités confondues, dans des pièces transformées en chambre de fortune.
Tous ont, ou avaient, un logement ailleurs.
Prochaines actions du Ministère :
Outre les manifestations hebdomadaires du mercredi, le Ministère a organisé la grande manifestation du 9 janvier et a été clamer son indignation devant l’ambassade d’Italie le 15 janvier.
Le Ministère, qui abrite le Comité des Sans-Papiers de Paris – le CSP 75 – organise un débat public le 6 février 2009 à 16 heures avec les travailleurs sans papiers en grève , les partis politiques, les associations et soutiens individuels…
Sans-papier ?
On pourrait discuter de ce terme. Il a été « clandestin », cache souvent « réfugié », remplace « clandé », s’abrège en « sans pap’ » et oublie «sans_papières ».
Il fait sourire car les sans- pap’ croulent sous la paperasse. Il a surtout la violence de réduire l’être à ce qu’il n’a précisément pas.
Si les ateliers du Ministère ont la chaleur de la fraternité ; ils ne font pas oublier que pour « eux » le reste de la journée s’est passé sans le précieux sésame, c'est-à-dire sans légitimité, dans une attente qui dure depuis des années. Leurs paroles ont la politesse du sourire, mais disent néanmoins le sentiment de ne pas vivre. Sans -papiers c’est sans argent, et c’est aussi sans famille, quand on ne peut pas sortir de France, on ne sait pas quand on reverra les siens. Sans-papiers c’est aussi sans nouvelles amours, l’autre a si peur de n’être qu’un laissez-passer…
Abandonner c’est s’avouer qu’on a sacrifié, pour rien, huit, dix ou douze ans de sa vie…
Et qui sait si dans trois mois on n’aura pas les papiers ?...
(1)Le 12 de la rue Baudélique a été le QG de la Gestapo. En reprenant les locaux après guerre, la Sécurité Sociale n’a pas touché aux caves où des « indésirables » ont été torturés.































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(1) : disponible prochainement