France Amérique Latine / Caraïbes Musique

Le Brésil de Rockin'Squat

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19 Septembre, 2009
Par: Rémi Chervier

Pilier fondateur du rap français, Rockin’Squat est parti planter sa tente au Brésil. Musique, hip-hop, métissage, engagement social… En exclu pour Respect Mag, l’ancien Assassin trace les contours de son nouveau terrain de jeu.

 

Pourquoi le Brésil ?
 
Mes motivations pour m’installer là-bas ont été guidées par ma musique, mes rencontres, ma vie sentimentale et professionnelle. Je n’ai pas encore d’endroit fixe, j’habite entre Rio, Sao Paulo, Salvador et le Pantanal.
 
Tes impressions sur les différentes régions que tu as traversées ?
 
Je ne vais pas faire le guide touristique, y a des sites et des agences pour ça ! Le Brésil est un pays énorme. Globalement, le Nord est plus pauvre que le Sud. Chaque zone a ses coutumes, ses traditions, sa musique, sa gastronomie, ses paysages… J’ai vite compris que mon Brésil ne se limiterait pas qu’à Rio, même si j’adore aussi cette ville !
 
La musique brésilienne ?
 
J’ai fait sa rencontre bien avant de mettre les pieds dans ce pays. Des artistes comme Tom Jobim, Olodum, Gilberto Gil, Jao Gilberto, Tim Maia et bien d’autres ne m’étaient pas inconnus. Une fois sur place, j’ai appris à connaître tous les autres ! J’adore Luis Gonzaga, je suis fan de Bezzera da Silva et d’Ilê Axyê. J’ai aussi découvert le hip-hop brésilien, le funk carioca, le foro, la culture indigène… Depuis que je suis au Brésil, mon son est de plus en plus mélodique. Ce sol a conforté la direction artistique que j’ai prise il y a vingt ans : une musique sans concession, riche culturellement. Je suis dans le vrai ; obrigado Brasil !
 
Quel est ton regard d'artiste français sur la société brésilienne ?
 
Le Brésil est très riche en matières premières, mais, comme dans beaucoup de pays d’Amérique latine, celles-ci restent le monopole de quelques familles et de grosses entreprises étrangères. D’où d’énormes disparités dans la répartition des richesses. Malgré sa joie de vivre intrinsèque, la population brésilienne souffre : les trois-quarts d’entre elle vivent sous le seuil de pauvreté. Ici, le paradis est très proche de l’enfer…
 
Quelles différences sociales et culturelles entre la France et le Brésil ?
 
Impossible de toutes les citer ! Les plus flagrantes sont l’absence de protection sociale des travailleurs, un taux de chômage considérable, l’exploitation proche de l’esclavage dans certaines parties du Brésil, le désintérêt des élus pour les quartiers les plus défavorisés, et la mortalité quotidienne dans ces quartiers. Culturellement, le Brésil n’a pas grand chose en commun avec la France, c’est bien ce qui fait son charme !
 
Au Brésil, la population est multiraciale. Comment vit-elle sa diversité?
 
Sur le plan des couleurs de peau, beaucoup mieux qu’en France ! Le racisme que tu peux sentir aux USA ou en Europe, ici tu ne le sens pas. Mais j’ai constaté par moi-même qu’ici comme ailleurs, il existe un mépris des élites riches envers les plus pauvres. Des plus blanches envers les plus noires… Pour moi, le Brésil est un peuple cosmique : le métissage y est plus présent que dans la plupart des pays du monde. Près de 80% de la population à du sang blanc, noir, rouge et même jaune. Ici, même les plus blancs de peau ont le « jeito » brésilien, le groove coule en eux !
 
Quelles différences avec la France ?
 
Chez nous, comme aux USA, beaucoup de nationalités cohabitent mais très peu se mélangent. La première fois que ma femme (brésilienne) est venue en France, elle a été frappée de voir que les Indiens se marient la plupart du temps avec les Indiens, les Maghrébins avec les Maghrébins, les Sénégalais avec les Sénégalais… Je ne compte plus les agressions ou les remarques racistes en France ou aux Etats-Unis sur les couples qui brisent les stéréotypes ! Au Brésil, ce genre d’état d’esprit n’existe pas… sauf dans la structuration du système économique et social.
 
Tes impressions sur l'ambiance des favelas par rapport aux quartiers populaires français ?
 
Beaucoup d’habitants des favelas sont des gens qui ont fuit la misère des campagnes pour trouver un futur dans les grandes villes. Ces quartiers délaissés par le gouvernement et les politiciens sont les témoins de la guerre que se livre les trafiquants avec la police militaire brésilienne. Le taux de criminalité y est très élevé : chaque année, il y a plus de morts par balle dans la seule ville de Rio que dans le conflit israélo-palestinien, et on dirait que ça ne dérange personne ! A côté de ça, les favelas, c’est aussi la vie, l’amour… Le quotidien de gens qui, dans leur grande majorité, souhaitent simplement sortir de leur situation précaire.
 
Ton séjour au Brésil a-t-il changé ta vision de la France ?
 
La France, je la connais bien ; ses côtés cool et relou sont les mêmes, vus de l’intérieur ou à 11.000 km de distance ! Ce que j’aime chez elle : l’accès à l’ensemble de la culture mondiale, la gratuité de son système de santé et la terre d’accueil qu’elle a été dans le passé. Sans oublier que le passeport français te permet de voyager partout dans le monde. En revanche, je ne supporte pas l’assistanat à la française, qui a engendré à une population « légumifiée » qui se plaint tout le temps sans se prendre en main ; ni son système politique corrompu, élitiste et bourgeois ; ni sa justice à deux vitesses qui gracie les nantis et accable les plus démunis ; ni son communautarisme qui est le premier pas vers le racisme et l’exclusion.
 
La pochette du volume 2 de Confessions d’un Enfant du Siècle te montre en bordure de forêt, face à un paysage urbain. Pourquoi cette image ?
 
La photo a été prise à Rocinha, la plus grande favela d’Amérique latine, située à Rio de Janeiro. C’est un endroit où je vais souvent, où j’ai beaucoup d’amis. La pochette du volume 1 me montrait au-dessus de Paris, la ville où j’ai grandi. Celle du volume 2 représente les quartiers avec lesquels je partage ma vie et ma musique. Pour moi, elle symbolise tous les coins défavorisés du monde.
 
Où as-tu tourné le clip de A Luta Continua ?
 
A la frontière entre les états de Rio et du Minas Gerais, dans une région très axée sur l’agriculture et les mines de pierres. Je me suis retrouvé coincé là-bas durant les plus grandes inondations que le Brésil ait connues depuis cinquante ans ; le tournage a été une sacrée aventure ! Je dédie ce clip à toute les familles brésiliennes qui ont perdu des membres de leur famille, leur maison et leurs biens dans ces inondations. A luta continua…
 
Tu as produit Z'Africa Brasil, des rappeurs de Sao Paulo issus des favelas …
 
C’est un des premiers groupes que j’ai rencontrés quand je suis arrivé là-bas. Ils seront présents sur le titre América sem North de mon volume 3. Ils sont très engagés sur le terrain social ; leurs textes sont le renouveau de l’Histoire oubliée de la culture afro-brésilienne. Ils mettent en avant l’Histoire des héros tel que Zumbi, Anastasia ou Lampao. Ils incarnent l’état d’esprit du hip-hop latino-américain : ce continent n’est pas encore niqué par l’industrie du disque qui transforme la rébellion en produit lessive. 99% des groupes de rap y partagent la vibe des premiers albums de James Brown, KRS 1 ou Public Enemy : ils s’investissent pour changer réellement les choses, ils ne bluffent pas ! Ils sont le hip-hop dans toute sa splendeur, la contre-information, la contre-culture.
 
Si je te dis « Amazonie » ?
 
16% de la forêt amazonienne ont déjà été totalement détruits – soit une surface équivalente à la France et au Portugal réunis ! Elle disparaît actuellement à la vitesse de 24 000 km2 par an (la moitié de la Suisse), du fait de l’expansion des grandes exploitations agricoles, du développement démographique et industriel, des difficultés économiques, du déséquilibre du commerce sud-américain… Quarante espèces disparaissent chaque jour en Amazonie. Des sociétés comme Cargill ou Blairo Maggi sont en grande partie responsables de ce qui se passe là-bas. Un proverbe indien dit « quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors vous découvrirez que l'argent ne se mange pas ». A bon entendeur…

 

 
P_Rockinsquatt 1
P_Rockinsquatt 1
© D.R.
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