Paris, 14e, un café a priori comme les autres. Mais, ici, pas besoin de monter le ton pour être servi : les serveurs sont sourds. « Une initiative unique en France, souligne Gwen, qui encadre l’équipe du café Signes. Souvent les gens sont surpris, mais repartent avec le sourire. Sourds et entendants sortent de leurs ghettos. » Ghetto, le mot est lâché. Entre le monde des entendants et les sourds, une histoire complexe, violente même. Point de crispation majeur : la langue des signes française (LSF).
Jugée incapable d’exprimer une abstraction, suspectée d’être un frein à l’apprentissage du français (donc à l’intégration), elle est interdite en France en 1880 et ne fera son retour partiel dans l’espace public qu’en 1977. Puis à l’école, quinze ans plus tard. Une page sombre – les sourds se cachaient pour signer, certains instituts attachaient les mains des enfants – aujourd’hui tournée. « Il y a une reconnaissance officielle, de la part des pouvoirs publics (1) et des universitaires », explique Benoît Virole, psychothérapeute et spécialiste de la surdité. À laquelle s’ajoute l’intérêt croissant du grand public.
« Un véritable engouement, selon le président du Mouvement des sourds de France. Pas une semaine sans qu’on ait une demande de cours ». Motivation des entendants ? « Ce qui était reproché pendant des années : la LSF oblige à être direct, à se servir de son corps », avance Maud Morillon, chargée de production à l’International Visual Theater. Ici, la langue gestuelle
est au cœur de chaque projet. « Nos spectacles étaient créés pour le public sourd, puis on s’est aperçu que les entendants étaient intéressés, séduits par cette approche inédite du théâtre ». La LSF ouvre de nouvelles perspectives. Au centre médico-psychologique où travaille Benoît Virole, « on l’utilise avec des enfants entendants qui ont des difficultés de
langage, notamment les enfants de migrants. Proposer des moments de langue des signes à l’école serait un grand apport pour tous. » Simon Houriez, fondateur de Signes de sens, est convaincu de l’utilité pédagogique : « C’est très intéressant d’associer le visuel et l’auditif en terme d’apprentissage ». Depuis six ans, son association édite des livres-DVD pour enfants basés sur le mime et la LSF. Un constat : « La moitié des gens qui achètent nos livres sont des entendants ! »
Des points d’impact de plus en plus nombreux
Bibliothèques, cafés, théâtres ou baccalauréat... La LSF s’invite dans la culture globale. C’est « un pas des entendants vers la culture sourde », estiment Guillaume et Rezek, 20 ans. Tous deux sourds, ils reconnaissent l’existence d’un certain « communautarisme ». « Les sourds ne peuvent plus être définis par une appartenance communautaire fermée », nuance Benoît Virole. Les schémas évoluent, les deux univers se croisent. Guillaume vient d’obtenir son brevet d’études musicales : « La musique fait partie de la sphère entendante, mais elle a émergé chez nous à travers la danse et les percussions. Une culture musicale sourde est en train de faire son apparition ». Du son dans le monde du silence ? « Un jeune sourd profond va se tourner vers le rap ou la techno car il ressent surtout les basses. Alors qu’un malentendant peut discerner les mélodies et s’intéressera plutôt au rock, au reggae ou au jazz », explique Guillaume. LSF et entendants, musique et surdité : des rencontres a priori improbables. « Il y a des passerelles constantes, analyse Benoît Virole. Même si les entendants ont encore du chemin à faire, le multi-culturalisme avance. »
www.ivt.fr
www.cafesignes.com
www.cstd.fr
www.benoitvirole.com
(1) Loi du 11 février 2005 sur le handicap
























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(1) : disponible prochainement