Moyen Orient Musique

Katibe5 (Liban) : Bienvenue au camp !

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14 Avril, 2008
Par: Marine Carlier

Au Liban, plus de 300 000 réfugiés palestiniens vivent dans des camps. Le terreau d’un hip hop proche de l’esprit originel, qui met en rimes et en beats les maux du ghetto. La parole à Amro, leader du groupe Katibe5.

Katibe5 ?

 
Nous sommes cinq : Molotov, Moscou, Boubou, Jazzar et moi. Nous avons entre 20 et 24 ans. Nous nous sommes rencontrés il y a six ou sept ans sur les bancs de l’école du camp de Borj el Barajneh, dans la banlieue de Beyrouth. Ce qui nous a rapproché : nos idées, notre envie de faire quelque chose de neuf, qui change de la pop que diffusent à longueur de journée les radios du Proche-Orient. Quelque chose qui porte un message, qui parle de notre « vraie » vie : notre quotidien ne ressemble pas à un clip télé !
 
Le rap ?
 
Je ne saurais pas te dire comment on a découvert le hip hop, mais il s’est imposé à nous comme une évidence. Dans le camp, on n’est pas très bien connecté au monde : difficile d’avoir accès aux médias, à Internet, à l’actu CD... Mais on trouve toujours des portes, des moyens de s’ouvrir. On bricole ! On écoute beaucoup de choses, nos sources d’inspiration sont diverses : Wu Tang, Goody Mob, rap africain (l’un des membres du groupe est originaire de Sierra Leone), chants révolutionnaires palestiniens...
 
Votre premier album ?
 
Il s’appelle Ahla fik akhoui bil mukhayamat – c’est à dire « Bienvenue au camp, mon frère » – et raconte le parcours des réfugiés palestiniens au Liban, la vie quotidienne dans les camps. Mais les Palestiniens ne sont pas les seuls à pouvoir s’y reconnaître : tous les réfugiés du monde, tous ceux qui ont vécu dans un camp, en Afrique par exemple, sont concernés par nos textes. Plus largement, nous nous adressons aux jeunes. Nous voulons que la nouvelle génération libanaise ouvre les yeux sur ce qui se passe dans son pays : certains semblent ignorer que des Palestiniens y vivent dans des conditions déplorables. Nous parlons aussi d’autres réalités, comme les vies détruites des civils de Bagdad, ou la guerre de 2006 au Liban…
 
La musique, un exécutoire ?
 
Dans les camps, les gens ne s’intéressent pas à la musique : ils s’occupent avant tout de leur survie. Mais c’est notre famille ; nous y jouons pour montrer aux petits frères qu’il est possible de se battre… Les Libanais, eux, sont un peu effrayés par les artistes palestiniens. C’est très nouveau pour eux ; il ne savent pas à quoi ressemble la vie dans un camp. Mais il y a quand même un intérêt, une curiosité. Notre public est surtout composés de jeunes, branchés par tout ce qui se passe sur la scène alternative.
 
L’avenir ?
 
Pour l’instant, on essaie de vivre l’instant présent, plutôt que de se projeter dans le futur ! On voudrait d’abord que les gens nous entendent, qu’ils prennent conscience de leur situation et de leur potentiel. Nous portons un message de changement, mais ce changement ne viendra pas forcément de l’extérieur. Il peut venir des Palestiniens eux-mêmes. Nous aimerions que les gens se lèvent, qu’ils commencent à changer leur vie.
 
 
Pour se procurer l’album de Katibe5, contacter le label Incognito : contact@incognito.com.lb
 

POINT DE VUE : ZEID HAMDAN, MANAGER DE KATIBE5
 
Au Liban, tout est dur pour les réfugiés : fonder une société, un commerce, un projet... Alors sortir un album ! Les gens sont méfiants envers les Palestiniens : certains leur reprochent d’avoir plongé le Liban dans la guerre civile, d’autres se demandent s’il faut les accueillir comme des frères et défendre leurs droits, ou les enfermer dans un coin et les ignorer… Donc difficile pour un groupe de hip hop, porteur de messages et de revendications, d’acquérir une légitimité.
 
Le son de Katibe5 est roots, old school. Dans le camp, ils n’ont pas de matériel pour mixer, ils se débrouillent avec un ordinateur et quelques logiciels. J’essaie de donner forme à leurs idées, mais, à la base, ils ont quelque chose de très puissant. Leurs textes sont forts. Ils portent la voix de jeunes qui vivent dans un pays qui les considère comme indésirables, mais se font aussi l’écho, plus largement, de la jeunesse arabe.
 
Le rap est entré dans le ghetto via Internet. De plus en plus de familles de réfugiés y ont accès. Ils n’ont pas grand-chose, mais ils ont ça ! Il y a énormément de piratage. Les choses circulent. Le rap US et le rap français sont très écoutés, de même que le rap palestinien : tous les enfants connaissent par coeur les paroles de DAM. Les références sont Tupac, IAM... Mais les gens téléchargent aussi le film porno de Snoop Dogg ! Plus globalement, au Liban, le rap est le seul moyen d’expression démocratique de la rue, de la jeunesse, des quartiers populaires. Il n’y a pas de plateforme où les jeunes peuvent s’exprimer face à l’injustice, la ségrégation. Le hip hop est une manière d’ouvrir une brèche... Même si cette culture reste largement inconnue et ignorée. Elle n’intéresse pas les programmateurs de radio, les producteurs qui sont dans une logique commerciale. Un artiste palestinien originaire d’un quartier populaire, c’est pas très « sexy » !
 
La scène musicale libanaise est complètement occupée par la pop arabe, qui véhicule des images formatées de réussite et de richesse. C’est bien de chanter des chansons d’amour, mais, dans les clips, l’amour est associé à de belles voitures et des visages parfaits. Cela crée des frustrations énormes : personne ne peut se payer des bagnoles pareilles ! Les jeunes essaient de se conformer à ces clichés... Dans le hip hop, il y a une vraie cause, des textes poignants. Mais l’objectif ne doit pas être de rester underground. Il faut que les artistes puissent vivre, obtiennent une reconnaissance de la société ! Les médias ont une lourde responsabilité – aujourd’hui, ils écrasent complètement le mouvement. L’artiste ne doit pas se laisser impressionner par l’argent, l’ambition, la gloire, mais assumer son rôle politique : il doit donner l’exemple, non pas pour faire la morale, mais pour montrer par son comportement une voie de justice et de respect. Regarde Bob Marley ... Au départ, pas plus sexy qu’un rappeur sorti d’un camp palestinien ! Mais il est devenu un modèle. Il faudrait qu’un hip hopper, un jour, impose une telle aura.
 

 

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