France Cultures

JR: "rendre hommage aux anonymes"

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19 Janvier, 2010
Par: Théophile Pillault

Retour en compagnie du photographe artiviste JR sur l’aventure "Women are heroes", troisième volet de son triptyque "28 millimètres".

Voilà six ans que tu exposes les portraits de ton projet 28 millimètres partout dans le monde. Aujourd’hui, ta démarche d’affichiste grand format est bien identifiée par le public européen, mais les habitants d’un village soudanais ou d’une favela brésilienne ne te connaissent pas forcément… Comment les persuades-tu de devenir tes modèles ?
 
J’arrive dans un pays, je le découvre pas à pas, je fais connaissance avec ses habitants. Puis je montre et j’explique mon travail, souvent sous forme de livres. Si la rencontre et l’échange ont lieu, les gens se laissent photographier. Mon argument est une promesse : celle de revenir. Je la tiens toujours ! Les photographies ne sont qu’une étape de mon travail : tout comme avec Portrait d’une génération ou Face 2 Face, Women are heroes implique le modèle. Les gens sont libres de choisir ce qu’ils veulent exprimer face à l’objectif, tout comme le lieu d’affichage de leur portrait. Le sujet devient ainsi acteur de sa propre mise en scène. La confiance - de la personne et de toute la communauté - est un des points-clefs. Entre le prise de la photo et son affichage, cent participants peuvent être amenés à intervenir. Seul, je n’arriverais à rien. Ce sont pour ces raisons que les personnes que nous croisons ne nous prennent pas pour de simples gars qui photographieraient le tiers-monde pour repartir ensuite en Occident, les portraits sous le bras.
 
Wagons, ponts, bennes à ordures, escaliers, murs en tôle ou en briques… Les lieux d’affichage semblent rarement anodins.
 
Parfois, le choix du site en dit plus que la photographie elle-même. A Kibera (1) par exemple, les visages des femmes, imprimés sur des revêtements vinyles étanches, ont été collés sur les toits des maisons. Ainsi leurs regards les protègent des intempéries. Dans le bidonville de Day Krahorn (2), j’ai photographié, entre autres, des femmes activistes qui militent contre l’expropriation. Nous avons collé leurs portraits sur des murs qui étaient sur le point d’être rasés. Le lendemain, quand nous sommes revenus sur le chantier, leurs visages étaient en train de disparaître sous les coups de pioches des ouvriers.
 
Women are heroes s’adapte aux architectures de différentes villes, mais également à des contextes géopolitiques complexes. Tu es à la recherche de limites ?
 
Bien sûr. Dans certains pays, mener le projet à bien a été compliqué, parfois impossible. A Pibo,r au Sud Soudan, nous nous sommes retrouvés dans un coin où il y avait peu de bâtiments en dur, donc peu de murs où afficher ; difficile d'organiser une expo ! En Inde, coller en ville est interdit. A Delhi, nous avons donc installé de grands panneaux blancs dans les rues. La surface des affiches, recouverte d’un adhésif sélectif, a fixé la poussière et la pollution pour révéler les portraits de femmes en différents niveaux de gris. A Jaïpur, dans l’Etat du Rajasthan, lors de Holî, la fête des couleurs (3), les regards sont apparus en rose, orange ou violet, selon les pigments projetés sur ces monochromes blancs.
 
Aucun pays occidental et industrialisé ne figure dans les pays de Women are heroes… Fait du hasard ou choix volontaire ?
 

Les rapports Nord-sud influencent mon travail. J’ai construit ce voyage à partir des faits d’actualité dont le traitement médiatique m’avait marqué… toujours dans des territoires du Sud. Par exemple, l’histoire terrible de trois jeunes d’une favela vendus par l’armée à des trafiquants d'un autre quartier  m’a conduit à inclure dans mon itinéraire le Morro da Providencia, au Brésil. Cette série d’événements comprend également les expulsions au Cambodge, les émeutes postélectorales au Kenya en 2007 ou la place que tient (et va tenir) l’Inde dans le monde. Le premier regard que je pose sur ces pays est finalement assez naïf, vu que je ne les connais qu’à travers leur vision médiatique. Je n’arrive jamais en expert, mais en découvreur. Mais je fais systématiquement en sorte que nos actions aient du sens partout où nous allons. Tous le monde avait déjà vu une favela, que ce soit au cinéma ou à la télévision, mais jamais une favela qui regarde le monde. En Afrique, lorsque nous recouvrons un train de portraits imprimés sur de la tôle, c’est pour ensuite faire don du matériau à la communauté, qui pourra réutiliser les panneaux métalliques pour ses habitations. Toutes ces actions sont tournées vers les gens du commun. Je rends hommage au quotidien des anonymes qui sont les héros de mes projets.
 
Des projets de plus en plus grands, qui impliquent toujours plus de participants…
 
Les médias ne mettent en lumière que les extrémistes, qui ne représentent qu’une minorité dans les différentes communautés. Pour rendre hommage à la majorité invisible, il faut la mettre sur une estrade. Aujourd’hui, les attentats commis sont de plus en plus spectaculaires, pour mieux canaliser l’attention du monde. Quelque part, nous aussi nous sommes des terroristes : on débarque dans des endroits où personne ne nous attend et on crée une explosion d’énergie artistique, qui touche trop de monde pour être ignorée. Pour être vu, mes projets se doivent d’être de plus en plus grands.
 
Grands et filmés, désormais...
 
La version "long-métrage" du projet Women are heroes va permettre de mettre encore plus en lumière nos actions, de toucher une audience plus large. Sortie courant 2010.


Women are heroes, le livre : 360 pages de photos couleurs accompagnées des textes de Marco, compagnon de route de JR. Ed. Alternatives. www.editionsalternatives.com Livre disponible sur www.crakedz.com

JR sur la toile :  www.jr-art.netwww.womenareheroes.bewww.womenareheroes-paris.net/fr/le-film


(1) Kibera est le nom d’un quartier de Nairobi, capitale du Kenya. Etendu sur 2 km², ce lieu abrite le plus grand bidonville est-africain. Entre 700 000 et 1,2 million de personnes y vivent. (2) Day Krahorn est un quartier situé en bordure de Phnom Penh, la capitale du Cambodge. (3) Holî, également appelée Phâlgunotsava, est une fête hindoue qui célèbre l'équinoxe de printemps.

 
P_JR 13
P_JR 13
JR sur les quais de Seine, répondant aux questions de Respect Mag
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