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Ishmael Beah : « Aucun pays n’est parfait pour vivre »

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1 Octobre, 2008
Par: Abdelkrim Branine Mabrouck Rachedi

Enfant soldat à 13 ans lors de la guerre civile qui ravagea le Sierra Leone, sauvé par l’Unicef, Ishmael Beah rejoint les États-Unis en 1998. Le chemin parcouru, son premier livre, est l’histoire de sa vie.

Le rêve américain ?

Avant d’arriver aux États-Unis, un immigré se fait forcément des idées. Une fois sur place, la réalité reprend vite le dessus. Je vis aux USA depuis dix ans mais chaque fois que j’ouvre la bouche, on me demande d’où je suis. J’ai beau avoir une famille qui m’a adopté, la question de mon identité revient toujours. Ce pays m’a offert beaucoup d’opportunités : j’ai pu bénéficier d’une éducation, écrire mon livre. Mais la simplicité de la vie africaine me manque : les gens ne sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont, et n’ont pas le sens de la communauté. Tu ne connais même pas ton voisin ! Là d’où je viens, c’est inacceptable. Aucun pays n’est parfait pour vivre. Tous ont leurs avantages et leurs inconvénients. Quand tu vis entre deux cultures, tu prends le meilleur de chacune pour t’adapter à l’endroit où tu vis.

Ton rapport à la littérature américaine ?

Comme moi, beaucoup d’auteurs viennent d’Afrique : le Nigérian Chimamanda Ngozi Adichie, l’Ethiopien Dinaw Mengestu. Nous vivons aux USA mais nos livres parlent d’autres pays, avec un langage apte à faire comprendre notre histoire, différente de celle des Américains. Je ne pense pas avoir vécu suffisamment longtemps aux États-Unis pour écrire à propos de cette terre. Je ne ressens pas pour l’Amérique le rapport viscéral que j’entretiens pour la Sierra Leone. Quand j’écris sur celle-ci, c’est dans mon sang, dans mes veines.

Quelles sont tes influences littéraires ?

Comme la Sierra Leone est une ancienne colonie anglaise, j’ai étudié Shakespeare, un écrivain intemporel. L’un des premiers livres que j’ai lu, c’est L’île au trésor de Robert Louis Stevenson, où l’un des personnages est un enfant qui raconte des histoires de pirates. Il y aussi Jim Coetzee, un écrivain sud-africain. J’aime sa façon de montrer la complexité des rapports humains, notamment lors des guerres, où il n’y a pas les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. C’est beaucoup plus compliqué que ça.

Quelle différence entre le statut d’écrivain en Europe et aux États-Unis ?

J’ai beaucoup voyagé pour parler de mon travail ; j’ai l’impression que la littérature est reçue avec beaucoup plus de respect en Europe qu’aux États-Unis. En Europe, la culture littéraire est forte ; beaucoup de livres sont traduits et la diversité est réelle. Peut-être parce que les liens historiques entre l’Europe et le reste du monde sont plus forts.

Les États-Unis te semblent-ils fermés ?

Les Américains ne connaissent pas le reste du monde aussi bien que le reste du monde connaît les Américains. Ils ont sérieusement besoin de s’ouvrir aux autres ! D’où l’importance que des gens prennent la plume pour changer les idées reçues, par exemple sur les pays africains. Aux USA, rares sont les personnes capables de situer mon pays sur une carte ! Je me souvient de ce jour où j’ai demandé ce qu’était un crumble : on m’a pris pour un primitif ! Lorsque j’ai vu pour la première fois un match de catch à la télé, je me suis demandé qui était le primitif : moi ou ce type en sous-vêtements qui passe sur une chaîne nationale ?

Tu retournes souvent en Sierra Leone ?

Oui, j’y étais encore en juillet dernier. Mes amis américains se demandent pourquoi je souhaite revenir dans mon pays. Ils me croient en danger là-bas ! Pour moi, c’est l’un des endroits les plus sûrs du monde. Je me sens plus en sécurité là-bas qu’à New York, où il y a une certaine glorification de la violence. En Sierra Leone, tu ne dois convaincre personne que la violence est un mal profond, car nous avons été profondément touchés par la guerre.

 
P_ishmael beah
P_ishmael beah
© D.R.
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Article paru dans
Numéro 21
Mars - Avril - Mai 2009
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