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Interview : Emir Kusturica

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23 Avril, 2008
Par: Réjane Ereau

Rencontre avec le réalisateur serbe, unanimement respecté pour son boulot en faveur des Roms.

« Déjanté », un terme qui te va bien ?

Les règles de l’expression artistique sont très conditionnelles. Je ne respecte que celles qui me permettent d’entrer en relation avec le public. Une sorte de communication dionysiaque, en rupture avec les codes traditionnels... Le monde et la vie sont déjà très lourds, pas besoin que le cinéma ou le théâtre le soient !

C’est pour régénérer le milieu du cinéma que tu as créé ton propre festival ?

La première édition, qui s’est tenue en janvier 2008 à Kustendorf (1), a débuté par l’enterrement symbolique du blockbuster américain Die Hard 4 ! En réaction aux gros festivals qui ne sont que marketing, marketing, marketing, j’ai souhaité créer un lieu d’échange entre apprentis cinéastes et auteurs de talent. A l’issue de chaque projection : des rencontres avec des réalisateurs confirmés comme l’Allemand Fatih Akin ou le Russe Nikita Mikhalkov. En compétition : les œuvres d’étudiants issus d’une douzaine de pays.

Ton moyen de lutter contre l’uniformisation du paysage audiovisuel ?

Le monde latin, méditerranéen, me semble plus perméable aux autres cultures que les pays anglo-saxons. Arizona Dream, par exemple, a eu beaucoup plus de succès en Europe qu’aux Etats-Unis. Mes deux derniers films n’ont pas été achetés là-bas… Même si tu fais un énorme carton dans ton pays, tu n’es pas assuré d’avoir un écho aux USA !

Quid de la créativité des pays de l’Est : sous l’emprise d’Hollywood ?

Jusque dans les années 80, tu pouvais trouver de très beaux films. Aujourd’hui, beaucoup ont été infectés par le côté « rouleur compresseur capitaliste » d’Hollywood. Protéger nos identités, c’est pas bon pour McDonald’s ! D’où mon inquiétude pour l’avenir : si nos films ne sont plus l’expression de notre culture, on va en perdre la mémoire, donc ne plus être capable de l’exprimer… En fait, c’est surtout une question d’ambiance : l’environnement actuel n’est pas intellectuellement stimulant. Rien à voir avec des villes comme Paris où il se passe toujours quelque chose ! En Serbie, par exemple, il n’y a que deux théâtres… Certains résistent, réagissent en faisant des films, mais n’ont pas les moyens de réaliser des œuvres de qualité. Globalement, la jeunesse n’est pas consciente du problème.

D’où la revendication de ton « côté punk » ?

Dans l’adaptation scénique du Temps des Gitans (2)], il y a des oies sur scène ! En complément des productions made in Hollywood ou Broadway, nous nous devons de proposer des choses différentes, porteuses de notre identité. Le spectacle garde l’esprit baroque du film, mais rompt avec les codes démodés des opéras – genre deux mecs statiques qui chantent, engoncés dans leur costume… On prend aux punks leurs goûts des différences, leur générosité, leur aptitude à détruire les schémas culturels pour régénérer le genre !

  Un opéra en langue romani...

Les mélodies et les voix du Temps des gitans sonnent bien en tzigane ! Le spectacle va tourner partout dans le monde dans cette langue. Dans mon oeuvre, l’image est plus importante que les paroles. Si on supprimait les sous-titres, je crois que personne ne se plaindrait !

Tu arrives à attirer des jeunes, pas nés à l’époque du Temps de Gitans ?

Je suis l’objet d’un phénomène étrange : plus je vieillis, plus mon public rajeunit ! Sûrement parce que mon œuvre sort des sentiers battus : l’art non conventionnel est une source inépuisable de jouvence. Regarde le No Smoking Orchestra (3) : sans promo, sans le soutien de majors ni de grands médias, on enchaîne les dates, on ne triche pas, on se donne à fond, et le public est là, de plus en plus jeune.



LE TEMPS DES GITANS ?

Perhan, fils naturel d’un soldat et d’une Tzigane, rêve d’un avenir riche et heureux. Elevé par sa grand-mère, il est contraint de partir en Italie travailler pour un trafiquant d’enfants. Il reviendra au pays... mais sans avoir réalisé son « rêve européen », lointain et inaccessible.

  « Nos personnages luttent pour survivre dans un monde difficile. Ils sont du mauvais côté du mur qui sépare l’humanité entre une minorité très riche et une écrasante majorité très pauvre, commente Nenad Jancovic, compositeur du Temps des Gitans. Mais si l’intrigue aborde des sujets graves, comme l’exploitation des enfants, elle ne tombe pas dans un pathos larmoyant. Nos personnages sont des Tziganes, qui ont toujours eu une vision particulière de la vie, plus immédiate, plus libre et plus passionnée que les Occidentaux. En dépit de leurs vies difficiles, ils savent aussi rire et s’amuser… Notre histoire et notre culture ont fait que pour nous, Serbes, Tziganes, habitants des Balkans, l’existence oscille perpétuellement entre ces deux pôles comique et dramatique. »

 


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(1)Village construit en 2005 au centre de la Serbie par Kusturica pour son film La vie est un miracle. Transformé depuis « en une ville comme une autre, cité du passé et du futur. »

(2) Film sorti en 1989, adapté en « opéra punk » en 2007. Un des premiers films tournés en langue romani, prix de la mise en scène au festival de Cannes.

(3) Groupe de rock dont Emir Kusturica est le bassiste

 

 
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