Interview : Caroline Moorehead

Thu, 05/01/2008
Par: Réjane Ereau

Les réfugiés ? « Des gens si désespérés qu’ils préfèrent entreprendre un long et difficile voyage, si ruineux et dangereux soit-il, que de risquer la prison ou la torture chez eux. » Et qui, après avoir vécu le pire dans leur pays, subissent en exil l’affront de la détention, de la méfiance et du mépris. Spécialiste des droits de l’homme depuis vingt-cinq ans, la journaliste anglaise Caroline Moorehead leur dédie un livre coup de poing.

 Votre premier contact avec les réfugiés ?

 

Ce sujet m’a toujours intéressée. En 2000, à l’occasion d’un séjour au Caire, j’ai rencontré de jeunes Libériens qui avaient fui leur pays après le massacre de leur famille. J’ai d’abord été choquée par les atrocités que ces garçons de 15 à 23 ans avaient endurées. Puis j’ai été sidérée par leur courtoisie, leur respect des autres, leur capacité à affronter le futur avec résignation. Une vraie leçon.

Avaient-ils plutôt envie de parler ou d’oublier ?

J’ai perçu chez eux un profond besoin d’être écoutés, de pouvoir se raconter sans se sentir jugés. Dès les premiers entretiens, ils se sont mis à parler, parler… Beaucoup pleuraient, livraient des histoires douloureuses, parfois embarrassantes. Pas facile par exemple pour un homme d’avouer à une femme qu’il a été violé. Je leur ai ensuite proposé de compléter leur témoignage par téléphone. Ça n’arrêtait pas de sonner, nuit et jour. La preuve d’un besoin de tout dire, tout sortir.

Le plus dur pour un réfugié : partir, arriver, rester ?

À chaque étape ses difficultés. Après des voyages souvent terribles, ils se heurtent à l’hostilité des pays d’accueil, où ils doivent attendre durant des mois, voire des années, dans des conditions difficiles, avant d’être fixés sur leur sort. Une source d’amertume immense pour qui a mis tant d’espoir dans le départ. Même ceux qui parviennent à s’intégrer restent hantés par le passé.

Qu’en est-il de la deuxième génération ?

À Chatila, j’ai rencontré une réfugiée palestinienne qui, à 72 ans, ne vivait que pour un (impossible) retour. Ses fils avaient accepté l’idée de construire leur vie au Liban. Mais ses petits-enfants, eux, ne pensaient qu’à rentrer. Portés par un sentiment d’injustice, de rejet, ils voyaient le monde par la télévision et disaient : « Pourquoi nous, on ne peut pas sortir et aller à la plage ? »

En cause : l’individualisme, la peur, le racisme ?

Un peu les trois : climat de suspicion entretenu par certains médias, amalgame entre réfugiés politiques et migrants économiques… et frilosité des États qui, malgré leurs engagements, rechignent à financer les actions du HCR (Haut commissariat aux réfugiés), cantonné, de fait, à des mesures d’aide d’urgence et non de protection des populations.

 

Quelques perspectives positives, tout de même ?

Dans les pays nordiques, en Australie ou en Amérique du Nord, quand on est reconnu comme « bon réfugié », l’intégration fonctionne bien : paiement du voyage, aide au logement, au travail…

C’est quoi, un « bon réfugié » ?

Quelqu’un qui a le temps, l’argent et les connaissances nécessaires pour suivre les voies légales d’expatriation. Pas fréquent quand on fuit l’oppression ! On a tendance à croire que tous ces hommes rêvent de s’installer dans nos contrées. Croyez-moi, s’ils pouvaient rentrer chez eux, ils le feraient ! Personne ne veut être un réfugié. Nous avons une responsabilité envers eux.

Parce que nos gouvernements ne s’opposent pas aux régimes dictatoriaux ?

Le seul moyen de régler durablement le problème est de faire respecter les droits de l’homme en amont. Certains pensaient que le Rwanda nous servirait de leçon. L’indifférence face aux massacres du Darfour prouve le contraire.

Vous racontez qu’en Australie, les journalistes étaient interdits dans les camps pour éviter de « personnifier la question ».

En effet. Ce pays a entrepris d’améliorer les conditions des réfugiés quand une Australienne s’est retrouvée par erreur enfermée dans un camp. Un scandale énorme ! Dommage qu’il ait fallu qu’une des leurs soit concernée pour que les Australiens se mobilisent...

Les clés pour avancer ?

Davantage d’argent. Une politique européenne claire à l’encontre des replis sécuritaires. Et beaucoup d’éducation, pour casser les mythes, contrarier les réflexes xénophobes, prendre conscience de notre chance d’être occidental. Et regarder enfin les réfugiés comme des individus. Question d’humanité, de moralité.


Etre ou ne pas être un réfugié

« De quoi sommes-nous coupables ? On ne traite pas plus mal les criminels. Nous sommes abandonnés, sans savoir si on nous rendra un jour notre liberté. »

Selon la convention de Genève de 1951, est réfugiée « toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

> 12 millions de réfugiés dans le monde (19 millions en 1992) > La moitié sont mineurs (5% non accompagnés) > 88% ne dépassent pas le pays voisin (pas d’invasion à craindre) > 800000 paient des passeurs clandestins, générant un chiffre d’affaires de 10 milliards de dollars > Moins de la moitié des demandes d’asile est acceptée


Cargaison humaine

Le livre de Caroline Moorehead, paru en Europe en 2006, est le fruit de deux ans de travail, une dizaine de voyages, une centaine de rencontres.

Si ce livre était…

Une odeur ?

Celle de la sécheresse. J’ai passé beaucoup de temps dans les camps, assise sous un arbre, à écouter les réfugiés. L’eau manquait toujours.

Une image ?

Celle d’un enfant vêtu d’ un T-shirt troué. À chaque retour en Europe, l’écart entre notre « trop plein » et le dénuement des réfugiés me donne la nausée. Un son ? Le silence. Celui de gens vides de tout projet, déprimés, qui n’ont rien à faire, rien à penser.

 

Une sensation ?

La poussière, omniprésente dans les camps.

Une saveur ?

Les sodas qu’on m’offrait durant mes entretiens. Je n’aime pas les boissons sucrées mais je me forçais à les boire, par courtoisie. On s’empressait alors de m’en apporter une autre !

 

 

 

 
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© D.R.
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