Kanyakumari, Tami Nadu. 18 heures. Fin de la troisième journée de route pour la vingtaine de participants de la Southern Odyssey. 19 à 59 ans, hindous, chrétiens, musulmans, originaires des quatre coins du pays. Fatigués, mais contents. «De Chennai à ici, le long de la côte tamoule, on n’a pas arrêté de prendre la pluie sur la tête. Je ne pensais pas être capable de conduire dans de telles conditions, ni que ça reste, au final, un bon souvenir!» sourit Vikas, chef de projet pour une société informatique à Delhi.
La suite de l’Odyssée s’avère plus ensoleillée, et tout aussi riche en émotions. Au programme: parcourir le Kerala jusqu’aux backwaters, en fuyant systématiquement les axes principaux, puis grimper en direction des Ghats Occidentaux à travers routes de montagne, réserves naturelles et plantations de thé. Periyar, Kodaikanal, Munnar, Ooty, Mudumalai… «Je suis venu pour vivre un long voyage à moto, me voilà servi! explique Aadish, ingénieur fraîchement diplômé. C’est une super expérience, même si j’aimerais passer plus de temps à chaque étape.»
Car si l’Odyssée est un chouette moyen de s’immerger dans les ambiances et les paysages de l’Inde du Sud, elle n’a pas vocation à être touristique: «Les gens qui s’inscrivent à nos périples ne partent pas seuls car ils doutent de leurs capacités à planifier un itinéraire, surmonter un problème technique ou gérer les questions logistiques, commente Sachin Chavan, Marketing Senior Manager de Royal Enfield. On est là pour leur apporter assistance et conseils, développer leurs compétences et leur endurance, les pousser dans leur passion et leurs retranchements. Bref, les rendre suffisamment confiants et autonomes pour que, la prochaine fois, ils partent sans nous!»
Autre motivation: vivre une aventure humaine, personnelle et collective. «Je suis cadre à Bangalore, explique Mustafa. Toute la journée, je m’entends pousser mes troupes, m’incitant moi aussi à m’impliquer toujours plus. Enfant, je me disais: quand je serai grand, j’aurai une Bullet (2), un appartement avec piscine et tennis… C’est aujourd’hui le cas, mais ma Enfield ne sort jamais du garage, je suis allé nager trois fois cette année, et personne ne veut jouer au tennis aux seules heures où je suis disponible, c’est-à-dire tôt le matin! A moto, mes pensées s’ouvrent, je profite de l’environnement, du moment présent. Je me retrouve avec moi-même.»
Professionnels débordés, étudiants ayant envie d'une bouffée d'air frais avant d'etre avalés par le système, grandes gueules ou discrets, rêveurs ou fêtards, motards du dimanche ou expérimentés : «Chacun de nous est unique et a ses propres raisons d’être là», commente Gurpreet –lui-même parfait exemple d’esprit libre, avec sa moto vintage et ses turbans sikhs assortis à ses T-shirts de rebelle. Srini, tout heureux de tailler la route pendant quinze jours avec son fils Prahlad, étudiant aux Etats-Unis. Bhupie et Hardeep, tout jeunes retraités, pas coutumiers de ce type d’événement mais heureux de découvrir de nouveaux horizons... «A l'hôpital de Dharamsala, où je vis, mon quotidien est assez monotone, explique Pushkar, le médecin de la bande. En octobre dernier, j’ai déjà participé au trip organisé par Royal Enfield dans le Rajasthan,Dix jours d’exception! Nous étions un petit groupe de douze, très soudé. On conduisait toute la journée, on arrivait tard le soir mais on trouvait tout de même l’énergie d’aller visiter les havelis!» (3) Quitte à devoir parfois se plier au rythme des autres : «On passe pas mal de temps à s'attendre, concède Sachin. Quand on est seul, on a plus de flexibilité, de liberté.»
Mais pas le plaisir de tracer la route ensemble. Rouler c’est bien; à deux ou trois motos, oh oh, c’est encore mieux! Se suivre, se dépasser, s’attendre, s’arrêter prendre un thé, faire une pause sous un cocotier… De mots, point besoin. Un signe, un sourire, un regard: la route comme un lien, une occasion de partage. Jusqu'aux derniers jours de l'Odyssée, fédérateurs d'une meute heureuse d'avancer massée, et de faire des photos de famille dans les prés du pays coorg - où se tournent paraît-il moult scènes Bollywood. «Pour moi qui ai l’habitude de voyager en solo, rouler en gang est une expérience marrante!» témoigne Gurpreet.
Au final? «3000km de chouette ride», estime Sachin. Quelques chutes mais rien de grave, des motards et leurs engins parfois poussés à bout mais ravis de l’aventure, de belles pointes d’adrénaline dans les virages en épine, quelques jolies rencontres de bord de route, des moments envoûtants dans les brumes matinales ou au soleil couchant, beaucoup de rires, de chansons… Prochain round pour les participants? Pourquoi pas l’Himalayan Odyssey, en juin prochain. «Ou le Sikkim, tous ensemble, en prenant notre temps, et en dormant chez l’habitant», glisse Aadish… Preuve que ces motards-là aiment les gens tout autant que la route !
Avis : hommes, 25 à 45 ans, bon diplôme, bonne situation professionnelle, en panne «d’essence», cherchent sens à leur vie ! Et pourquoi l’Odyssée ne les aiderait-elle pas, après tout, à trouver une direction ? Jusqu’à Bangalore, peut-être, mais c’est toujours ça de pris.
(1) Ecrivain américain, auteur de "On the road" et autres livres inspirés par ses voyages. Un des pères de la "beat generation". (2) Nom d'un modèle de Royal Enfield. (3) Belles demeures traditionnelles.
VOUS AVEZ DIT "ROYAL ENFIELD" ?
Si vous n'êtes jamais allé en Inde, ou si vous n'êtes pas du genre à regarder les motos, le nom de Royal Enfield ne vous évoque sûrement rien...
Pourtant, cette marque d'origine anglaise était, il y a cinquante ou soixante ans, tout aussi connue et appréciée que Harley. Détenue désormais par un groupe indien, Royal Enfield commence tout doucement à redevenir furieusement tendance : « Avec une production de 50 000 motos par an, nous ne représentons aujourd'hui que 1% du marché indien, explique Sachin Chavan, Marketing Senior Manager. Notre but n'est pas de concurrencer Honda ou Yamaha sur le créneau de la moto de ville, comme mode de locomotion quotidien, mais de nous imposer comme la seule moto du paysage indien à être conçue pour tracer la route.»
Des engins au design vintage, racé mais sans prétention, accessibles en prix. «Je ne veux pas que les gens aient peur d'emmener leur Enfield sur une route de campagne ou un chemin de montagne de peur de l'abimer!» commente Sachin. D'où l'idée aussi de développer des outils pour aider les Enfielders à donner corps à leurs envies d'aventure : campagne de com' axée sur le thème de la personnalité et du voyage, organisation de trips à moto, prochaine mise en ligne d'itinéraires et de conseils pratiques, projet de hotline...
En 2009, les ventes de Royal Enfield ont augmenté de 20%. «Notre ligne de production est aujourd'hui saturée», poursuit Sachin. D'où le projet de la doubler. Pour multiplier les ventes par deux d'ici 2012. Bikers du monde, soyez prêts! L'engouement pour Royal Enfield pourrait bientôt dépasser les frontières de l'Inde - avec un modèle spécialement conçu pour l'Europe. On the road again...
UNE JOURNEE DANS LA SOUTHERN ODYSSEY
5h30. «Wake up, wake up», debout là-dedans! Une nouvelle journée commence pour la vingtaine de motards de la Southern Odyssey...
«6h, petit déjeuner. 6h30, briefing. 7h, top départ», préviennent les organisateurs la veille au soir. Pas des rigolos, chez Royal Enfield! «On se croirait au régiment, soupirent malicieusement quelques participants. Même pas le temps de flemmarder sous la douche ou manger ses idlis tranquillement!» C’est que la route peut être longue – six à huit heures par jour derrière le guidon – et souvent compliquée à trouver…
Quand l’équipe explique l’itinéraire de la matinée, le groupe a parfois du mal à suivre: qu’est-ce qu’il dit? Kotta quoi? Tourner là, et après? «Le Kerala est un grand village, prévient l’un des coordinateurs. Les hameaux se succèdent sans que vous ayez conscience de passer de l’un à l’autre. Les panneaux indicateurs sont rares, et écrits en Malayalam. Ne vous fiez ni aux rickshaws, ni aux piétons: ni l’un ni l’autre ne se pousseront pour vous laisser passer.» Pas plus que les voitures, les bus, les vélos, les tracteurs, les camions…
Seul moyen de s’en sortir: demander régulièrement sa route et rouler à plusieurs, pour avertir en cas de problème, ne pas risquer de partir en solo ad patres… et s’accorder de collégiales petites pauses, le temps d’un thé ou d’une photo. «Veillez à me prévenir si vous sortez de la route!» rappelle Kanwardeep, chargé de jongler entre téléphone et talkie-walkie depuis l’une des deux voitures d’assistance, afin de savoir où sont les uns et les autres, organiser les regroupements et gérer les aléas permanents: untel qui tombe en panne, tel autre qui se perd ou pense avoir oublier son appareil photo à l’hôtel, les points de rendez-vous que personne ne trouve, les chutes qui demandent l’intervention du docteur et le convoyage de la moto jusqu’à la prochaine étape…
Bord de route, pause déjeuner. Dosas, appams, parathas, et c’est reparti pour un tour! Selon leur assurance à moto ou l’humeur du moment, certains se font un plaisir de caracoler en tête, d’autres préfèrent fermer tranquillement la marche. Au gré des jours, parfois des heures, les paysages changent, les ambiances aussi. Un coup en ville, au milieu des rickshaws virevoltants et des Tata tonitruants. Un coup en forêt ou sur les routes vallonnées des plantations de thé, bercés par la lumière du soir et la cadence des virages… Enchanteur? En chemin, l’habitat se fait plus précaire, les visages émaciés, les hameaux déshérités. Sensation douce-amère: nous voilà bien, envahissant l’espace d’un instant la vie de ces gens, avec nos tenues de cosmonautes et nos moteurs pétaradants, filant comme un éclair comme pour ne pas voir la gravité de leurs regards…
Village en vue, ça sent l’arrivée. Trouver l’hôtel, garer la moto, enlever le casque. Ouf! Les Enfield sont au parking, la journée est terminée. Celle des motards, du moins, mais pas des deux mécaniciens, précieux et discrets anges gardiens qui, à la nuit tombée ou au petit matin, tâtent les pneus, graissent les chaînes, vérifient les freins, vissent, fixent, réparent.
Pour les autres, c’est l’heure de la douche. De l’eau chaude? Pas toujours. Des affaires propres? Pas tous les soirs – le camion convoyant les sacs se retrouvant souvent bloqué, obligeant son chauffeur à arriver dans la nuit. «L’organisation est mal faite, il n’y a même pas de masseuse!» plaisante Rohit, étudiant à Chennai. Une fois remis sur pied, certains filent visiter les environs, d’autres préfèrent se reposer ou bavarder autour d’un verre, se racontant leur exploit de la journée, ou détaillant par le menu ceux de leurs camarades – car oui, les motards sont des commères comme les autres! Celui-ci est tombé trois fois, celui-là n’avance pas ou reste scotché au milieu de la route… «A moto comme dans la vie, l’environnement est ce que tu en fais: trop facile d’accuser les autres et les circonstances! rappelle Sachin, le boss de l’Odyssée. Ce qui compte, c’est la manière dont tu te positionnes et ce que tu fais des éléments dont tu disposes… Sur ce, les gars, bonne nuit. Réveil à 5h30!»































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