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Il était une fois en Inde

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17 Juin, 2008
Par: Amrita Ganguly

Dans un rapport remis en avril 2008 à la presse indienne, la Mission internationale pour la Justice relate sa participation, aux côtés des autorités de Bangalore, à une descente surprise dans les fours à briques de la ville. A la clé : la libération de plusieurs esclaves.

 

Les propriétaires du four avaient fait passer les frontières de l’Etat à douze travailleurs et leurs familles – dont de jeunes enfants – afin d’exploiter leur force de travail. Comme souvent dans la traite d’êtres humains, les employeurs et leurs intermédiaires les avaient attirés par des promesses d’avance en argent liquide, de salaires réguliers et de logement. Au cours de l’enquête, les accusés n’ont pas nié la violence de leurs méthodes : « Si vous ne les frappez pas, ils ne travaillent pas du tout. Je les cogne pour les forcer à bosser ! Maintenant, ils le font bien gentiment. Tous ont pris pas mal de coups… Je n’ai fait que les battre. »

 

Vous criez au scandale, à la violation des droits de l’homme ? En Inde, l’esclavage existe depuis l’empire Maurya (dynastie hindoue fondée vers 300 avant JC). Dans cette société régie par le système des castes, la condition des plus basses castes n’avait rien à envier à celle des esclaves – elle était même parfois pire ! Ainsi, les gens de basse caste devaient trimer sans relâche pour gagner leur eau et leur nourriture, alors que les esclaves pouvaient avoir (très rarement il est vrai) un peu de temps libre. Des lois réglementaient le traitement des esclaves : ils pouvaient être battus sur le dos mais pas sur la tête ; une femme engrossée par son maître devait être affranchie, avec son enfant, au moment de la naissance... Aujourd’hui, les Dalits (également appelés « intouchables »), mais aussi les Adivasis (minorités autochtones de l’Inde) sont toujours stigmatisés et victimes de discriminations.

 Gros plan sur les Irulas. Ces autochtones du Tamil Nadu ont longtemps vécu de la chasse des rats et des serpents. Tout en bas de l’échelle sociale indienne, ils ont été oppressés pendant des siècles. Victimes des politiques de protection de la nature (qui ont limité la vente de peaux de serpents et réduit l’accès territorial des Irulas), des milliers d’entre eux ont été contraints à la servitude pour payer leurs dettes… Trimer dans les pires conditions afin de rembourser un emprunt datant parfois de plusieurs générations, sans toucher assez pour racheter sa liberté : un grand classique de la société indienne traditionnelle ! Les Irulas ainsi piégés passent leur vie dans les moulins à riz des banlieues de Chennai. Hommes, femmes et enfants y accomplissent des tâches longues et difficiles, dans des conditions de sécurité et d’hygiène minimales, pour un salaire de misère… presque intégralement reversé à leurs créanciers. Impossible pour eux de sortir (même brièvement) du périmètre du moulin, à moins que toute la famille reste à l’intérieur. Impossible pour une femme enceinte de prendre un congé : elle doit bosser jusqu’à l’accouchement, puis revenir trois jours après ! Si un travailleur doit être soigné, les frais médicaux sont ajoutés à sa note, l’asservissant encore davantage… Interpellées par les militants des droits de l’homme, les autorités locales se sont contentées de rappeler que tout emprunt doit être remboursé, acceptant simplement de réduire de 2000 euros les sommes dues (un montant dérisoire face aux dettes contractées sur des générations).

 

Autre exemple : l’industrie de la soie dans les états du Karnataka, de l’Uttar Pradesh et du Tamil Nadu. Selon un rapport sur les droits de l’homme, des enfants asservis, âgés parfois de cinq ans, y travaillent au moins 12 heures par jour, six jours et demi à sept jours par semaine, en toute illégalité… Et dans des conditions qui risquent de briser leur vie : mains brûlées et boursouflées à force de les plonger dans l’eau bouillante, poumons encrassés par la fumée des machines, infections dues aux es vers à soie, aux coupures, à l’atmosphère sombre et humide… Privés d’école, souvent battus par leurs employeurs, ils arrivent à l’âge adulte analphabètes et affaiblis par le travail forcé.

« Offert aux dieux » dès le plus jeune âge. Une pratique d’un autre âge ? Crispin Therold, journaliste de la BBC, consacre un article à Lakhsmi, morte du sida à 20 ans, « devadasi » (servante de dieu) depuis sa puberté. « Une pratique illégale, mais qui sévit toujours dans les régions isolées du sud de l’Inde. » Luttant pour élever ses six enfants, sa mère a accepté, sur les conseils d’un prêtre local, de « vendre aux enchères » l’avenir – et la virginité – de sa fille. A 12 ans, celle-ci devient la concubine d’un homme de 60 ans. « Quelqu’un de pas trop exigeant, jamais violent et rarement saoul, donnant même un peu d’argent à la famille. » A la mort du bonhomme, l’avenir de Lakshmi s’effondre : personne n’épouse les davadasis, puisqu’elles sont déjà mariées aux divinités ! « On dit que les mauvais esprits s’accrochent à elles, épargnant les autres. » Tâches qui leur sont assignées : s’occuper du temple, chanter et danser aux fêtes de village… et faire commerce de leur corps. « Une concubine n’est pas une prostituée, mais la nuance échappe à la majorité des gens. Il n’est pas rare de voir des devadasis, reconnaissables à leurs colliers de perles rouges, dans les "quartiers rouges" de l’Inde. Jeunes filles pauvres attirées par des rêves de fortune facile... Et maîtres cupides, heureux d’encaisser l’argent offert par les proxénètes. »



EN CHIFFRES

- Au moins 27 millions d’esclaves dans le monde aujourd’hui, soit plus qu’à aucune autre époque de l’histoire humaine.
- 15 à 20 milliers d’esclaves en Inde, soit plus que dans tous les autres pays réunis.
- Parmi eux, 5 millions d’enfants « asservis pour dettes » (agriculture, manufacture de tabac, industrie textile, production de soir, de cuir, de sel, couture de ballons de foot, fabrication de montres, tissage de tapis…)

Source : Disposable people : New slavery in the global economy, Dr Kevin Bales

 

 
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