Blousons noirs, Hell’s et Skinheads débarquent sur le macadam
Paris, 1961 : un festival rock organisé au Palais des sports tourne à l’émeute. Salle de spectacle et station de métro saccagées. Plusieurs policiers blessés. Détonateur : une rixe déclenchée, d’après les témoignages, par des « blousons noirs ». Le terme, censé désigner la jeunesse marginale, est consacré en 1959 par la presse française qui n’hésite pas à entretenir la peur engendrée par ces groupes de banlieusards. Déjà… La plupart du temps, ces derniers se bagarrent entre eux. Usage répandu : dépouiller l’autre de son cuir ou de ses bottes. Tout au plus, certains rackettent les gosses de riches –quand ils osent arpenter les beaux quartiers. L’affaire prend une autre tournure lorsque les Hell’s Angels, dont Hollywood et la littérature ont immortalisé la légende, font des émules en France. Pour mieux signifier leur rejet de la société, les gangs locaux imitent leurs grands frères américains en osant la provocation suprême : arborer la swastika (symbole nazi) ! Durant plusieurs années, les Hell’s de Malakoff, de Boulogne ou de République sèment la terreur dans les soirées parisiennes et s’affrontent occasionnellement. Parfois à balles réelles ! Une violence inédite qui n’est pourtant qu’un début… Lorsque le phénomène Bikers s’estompe au milieu des années 70, une nouvelle contre-culture fondée par la jeunesse prolétaire anglaise se développe dans l’Hexagone : le mouvement skinhead. Comme au Royaume-Uni, celui-ci fait l’objet d’une récupération politique de l’extrême droite. (1)
En 1975, la loi sur le regroupement familial engendre l’arrivée de familles immigrées sur le territoire français. Les ratonnades organisées par les groupuscules issus de la mouvance skinhead se multiplient. En réponse à leur banalisation, les premiers gangs formés par les enfants des cités voient le jour au sein de la ceinture de feu qui se dessine progressivement autour de la capitale…
La chasse aux Skins va commencer
1983-84 : Les Requins Vicieux et les Black Dragons sont fondés. Avant eux, les Asneys –et même une section française du Black Panthers Party– organisent une riposte physique aux agressions racistes. En 1988, c’est l’escalade : plusieurs attaques, parfois meurtrières, sont perpétrées contre des personnes de couleur. Serge Ayoub dit Batskin, chef du Klan, une des organisations très actives, son utilisation de la batte de base-ball lors des ratonnades. Sa notoriété, il la doit à la foule de médias qui le sollicitent pour des interviews où il exprime ses opinions xénophobes et multiplie les provocations envers les gangs antiracistes. Ces derniers, considérablement développés entre-temps, sont désormais tous d’accord : le Skin est déclaré hors-la-loi dans les rues de Paris.
Les BD (Black Dragons), avec désormais plus de 600 activistes, poursuivent les crânes rasés jusqu’à la gare de Saint-Germain-en-Laye (78), leur camp de base. Deux autres gangs participent à ces descentes : les Cobra Power, affiliés aux BD, ainsi que la bande plus restreinte des Ducky Boys, dont les membres portent un insigne nationaliste détourné : une croix celtique amputée d’une de ses branches, formant les initiales DB. Des groupes issus de la mouvance du rock alternatif, comme les Redskins (Skins « communistes »), soutiennent aussi la cause. L’union porte ses fruits : les boneheads (crânes rasés) n’ont pas disparu, mais ne peuvent plus porter leurs couleurs publiquement. Sauf aux alentours du Parc des Princes, où ils se rendent en nombre aux matchs du PSG pour investir le sulfureux Kop de Boulogne.
La dérive des gangs « zoulous »
Fin des années 80. La chasse aux Skinheads est terminée. Une culture révolutionnaire est en train d’exploser au cœur de Paris : le hip hop. Les premières échauffourées entre gangs des quartiers apparaissent lors de soirées censées célébrer la devise du mouvement : Peace, Love and Unity… Été 89 : les affrontements prennent une nouvelle dimension. Une coalition décide d’aller défier les Black Dragons, le gang le plus puissant, sur leur territoire de La Défense. On y retrouve les Mendy, une bande regroupée autour d’une famille des Yvelines, et les Requins Juniors, petits frères des Requins Vicieux, qui semblent avoir pris l’ascendant sur leurs aînés. L’affrontement a lieu un samedi après-midi. Les assaillants sont nombreux. Assez pour encercler le centre commercial et tendre un guet-apens à la dizaine de BD qui s’y trouvent. En plein milieu de la foule paniquée, des coups de feu éclatent. Trois dragons tombent à terre : le premier est touché par une balle, le deuxième par un coup de couteau, le dernier tabassé par une vingtaine de personnes. La police arrive après la bataille et procède à 22 arrestations. La guerre des gangs « zoulous » (ainsi baptisée par la presse en référence au mouvement hip hop) est lancée.
Elle entraînera son lot de vengeances interminables, parfois irréparables. Car les bagarres ne font pas que des blessés. Le 29 juillet 1990, après un énième règlement de comptes, Omar Touré est passé à tabac à coups de batte de base-ball. Il s’effondre sur le parvis de La Défense. Et ne se relèvera pas. Confusion totale : comment identifier l’« appartenance » de la victime ? Black Dragon ? Allié des BD ? Membre des CKC (Criminal Killer Crew), ce gang proche des Requins Juniors ? L’affaire fait la une de la presse nationale. Deux mois plus tard, tous les foyers de France découvrent les images télévisées des révoltes de Vaulx-en-Velin. On y voit des jeunes retourner les voitures comme des crêpes, galvanisés par le désespoir suite à une nouvelle bavure policière. Le « malaise des banlieues » s’invite dans l’espace public français. Et reviendra régulièrement pour atteindre son point culminant. Novembre 2005…
La fin des gangs
Au milieu des années 90, le démantèlement des gangs orchestré par la police française s’achève. La violence, elle, ne disparaît pas. La misère sociale qui l’engendre non plus. Les batailles rangées entre quartiers remplacent la guerre des bandes « zoulous ». Leurs survivants prennent des chemins différents. Certains ont sombré dans la délinquance, d’autres investissent le créneau de la sécurité, allant jusqu’à devenir gardes du corps pour des stars du show-biz. Quelques-uns optent pour le domaine artistique. Plusieurs fans du chanteur de reggae Pierpoljak découvrent ainsi avec surprise son passé skinhead, révélé par un autre protagoniste de l’époque, MC JeanGab1, membre des Requins Vicieux, passé par la case prison (7 ans pour braquage) avant de faire carrière dans la musique. Les Black Dragons comptent dans leurs rangs les frères Joe Dalton et Daddy Lord C, deux figures du milieu rap, mais aussi Shuck2, l’un des meilleurs artistes graffiti français. De Nanterre à Montreuil en passant par Grigny et Sarcelles, ses fresques, ainsi que celles des autres activistes hip hop de sa génération, rendent hommage à leurs gangs respectifs. Derniers vestiges d’une époque révolue, à la fois mythique et tragique.
(1) Malgré la dérive xénophobe de nombreux Skinheads, certains continuaient à véhiculer les idées de métissage originellement liées au mouvement… Mais furent malgré tout la cible de chasses antiracistes, surtout en France.
SKINS ROUGES, SKINS BRUNS
Autour des gangs « labellisés », il y avait les bandes : Punks, Skins… « Redskins » lorsqu’ils affichaient des lacets rouges à leurs Doc Martens, « fachos » si les lacets étaient noirs ?
«Heu, si on veut, se souvient Styx, ex-Punk du 93. À Paname, l’un des chefs de bandes des Skins « pas red », c’était le redoutable Farid. Les mouvements qui faisaient rage en Angleterre (comme Rock against Racism) n’avaient aucune prise en France. Les seules tendances à être à 100% fachos étaient les Sudistes, d’inspiration rockabilly, qui tiraient leur nom des mouvements pro-esclavage du Sud des USA. Les Punks se divisaient en deux tendances : version galère, à cheval entre Skins rouges et noirs, rassemblée autour du groupe La souris déglinguée; et bandes plus intello, plus arty, plus destroy dans la consommation de drogues et d’amphétamines que dans les batailles rangées. Dans les banlieues, des Punks harcelés par les rockers descendaient sur la capitale pour envahir les soirées chic. Le contraste des rencontres était saisissant. Je traînais avec ceux de Noisy. Lors de concerts (The Clash, Siouxsie…), la violence était incroyable, pas imaginable aujourd’hui.»
EN MOTS ET EN IMAGES
1966. Aux États-Unis, les gangs de motards alimentent les fantasmes. Le génial Hunter S. Thompson (Las Vegas Parano) passe un an à leurs côtés et tire de son aventure un livre fascinant, Hell’s Angels : A Strange and Terrible Saga. Son histoire avec les Bikers se termine mal : parce qu’il refuse de leur reverser une part de l’argent des ventes, les Hell’s le tabassent en le laissant pour mort. Le mythe est sauf…
1979. Outre Colors, film culte de Dennis Hopper made in Los Angeles (1988), la référence du genre est réalisée par Walter Hill : Les Guerriers de la nuit. On y découvre l’univers des gangs new-yorkais à travers la chasse aux Warriors, une bande accusée d’avoir assassiné le chef du crew le plus puissant de la ville. Dès sa sortie, le film déclenche une hystérie dans le monde entier. Afin d’anticiper d’éventuelles émeutes, certains demandent la suppression de la baseline : « Voici les armées de la nuit. Ils sont 100 000. Cinq fois plus que les policiers. Ils pourraient diriger New York. » Malgré une esthétique très « années 80 » (musique, style vestimentaire), le film n’a rien perdu de sa magie et continue d’inspirer certains artistes. Le look des Furies (tenue de base-ball et maquillage façon Kiss), l’un des gangs du film, a récemment été repris par des danseurs du film Rize, ainsi que dans un clip de Booba, Garde la pêche.
2000. Gang, signé Yan Morvan (photos) et Jean-Marc Barbieux (textes), est le résultat de trente années d’investigation au cœur des bandes parisiennes : Blousons noirs, Fifty’s, Skinheads, Zoulous. 178 pages agrémentées de coupures de presse de l’époque (Actuel, Globe, Paris Match). Le livre est interdit pendant deux ans avant d’obtenir une autorisation de publication.
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