Difficile, lorsque l’on parle de laïcité en France, de sortir des passions d’un côté, de la langue de bois de l’autre. Les éternels renvois « modèle français » contre « communautarisme anglo-saxon » enferment la réflexion. Le problème actuel, pourtant, est d’impulser du sens à la notion de laïcité. Un concept qui intervenait peu dans le débat public… jusqu’à ce que l’affirmation d’une génération de Français musulmans vienne poser autrement la concrétisation du droit de culte, au vu de son installation dans la société française. Construction de mosquées pour sortir l’islam des caves, création d’aumôneries musulmanes, formation des imams, nécessité de carrés musulmans dans les cimetières : le chantier est vaste. Et sa piste brouillée par le développement de thèses et d’associations musulmanes au ressentiment parfois nourri de multiples discriminations.
« Jeûner, même le plus discrètement possible, pendant le mois de ramadan (la pratique la plus suivie par la communauté) attire des regards, des questions, des discussions de couloirs, témoigne Faouzi, trente ans, cadre dans une grande entreprise du service public. Idem si je ne bois pas d’alcool pendant une réception professionnelle. Cela aurait même été évoqué lors d’une négociation sur une promotion : “Il est très pratiquant [rires], peut-on se fier à lui ? »
En réaction à l’émergence d’une nouvelle visibilité religieuse, souvent considérée en terre française comme suspecte, chacun y va de son interprétation de la laïcité. « C’est un dialogue de sourds et de muets, sourit Dounia Bouzar, anthropologue spécialiste du fait musulman. Certains disent "les musulmans veulent islamiser la France", ceux-là répondent “nous ne sommes pas acceptés”. Pourtant, la laïcité n’est pas idéologique, c’est un système juridique. L’objectif reste de vivre ensemble sans pour autant partager les mêmes convictions. »
Comment faire vivre cet objectif ? Avant tout en l’ancrant dans la réalité du terrain. « La question des carrés musulmans dans les cimetières est laïque : il s’agit d’une revendication citoyenne qui émane de Français de confession musulmane » souligne Yassine Chaïb, auteur de L’immigré et la mort . Autre exemple ? « Le calendrier républicain ne contient que des prénoms qui se réfèrent aux saints de la chrétienté. De fait, presque la moitié des Français ne se retrouve pas dans cette liste des prénoms du calendrier républicain. Pourquoi, tous les soirs à la télé au moment de la météo, ne pas proposer un éphéméride plus large ? » L’idée peut surprendre. Mais pourquoi pas, au fond...
En 2003, le gouvernement français charge une commission (dite "Stasi", du nom de son président) d’émettre des propositions sur la laïcité. Parmi elles, seule la nécessité de légiférer sur les signes religieux à l’école est retenue. Après la libération des otages français en Irak, et suite à la mobilisation du Conseil français du culte musulman, l’idée de donner un jour férié pour l’Aïd (ainsi que pour Yom Kippour) fait aussi surface… Puis s’en va, laissant juste le temps à quelques responsables politiques de pointer le risque de « dérive communautariste »... « Il est possible de séparer l’aspect festif et culturel de la communion religieuse », réplique Yassine Chaïb. La preuve à Marseille, où « l’Aïd dans la cité », fête organisée chaque année par l’Union des familles musulmanes (UFM) « pour tous les Marseillais », est un énorme succès. Durant près d’une semaine, débats, concerts, projections et animations se succèdent dans le centre-ville, réunissant des gens de tous milieux et de tous confessions.
-) En 2006, 65 % des Français se déclaraient catholiques (ils étaient plus de 80 % au début des années 70 et 90 % en 1905).
-) Plus de 25% de disent agnostiques (en hausse).
-) L’islam est la deuxième religion de France : 6% de la population française est musulmane... Et 14 % chez les 18-24 ans).
-) 2% de Protestants (part stable). Parmi eux, hausse des évangéliques et pentecôtistes : 395 000 en 2005 (soit près de 30 %).
-) 1% de juifs (600 000 personnes) - 2% chez les 18-24 ans.
-) 77% des Français (82% des 18-24 ans) estiment que chacun doit définir sa religion indépendamment des "églises" 1.
1. Sources : Sondage Ipsos / La Croix, Ministère de l’intérieur et de l’aménagement du territoire, sondage CSA/Le Monde/La Vie.
T’EN PENSES QUOI ?
Bruno Maman, auteur-compositeur-interprète
Difficile, en France, de parler « spiritualité »... « Ce pays vit une perte de sens. La laïcité est présentée comme l’ennemie de la religion, alors que c’est l’inverse ! Pire : la laïcité est devenue une religion, un sectarisme comme un autre, une chapelle d’exclusion. Sur des ques tions de société (comme celle du port du foulard islamique à l’école), la laïcité doit être capable de faire vivre un débat néces saire, mais pas en disant : « C’est comme ça et pas autrement ». Accepter la contradiction est à la base même de la démocratie. »
En ce moment, le grand méchant loup, c’est l’islam. « Les musulmans sont vic times des mêmes préjugés et peurs irraisonnées que les juifs il y a un siècle. Pour quoi les gens s’enferment-ils dans des postures, des visions toutes faites ? Pour quoi a-t-on tant de mal à accepter que la réalité soit nuancée ? »
LAÏCITE : UN MOT A MULTIPLES FACETTES
Eclairage signé Michel Morineau, ancien secrétaire national de la Ligue de l’enseignement (fédération laïque d’associations éducatives françaises)
-) En premier lieu, le terme est souvent utilisé en référence à des philosophies, des conceptions du monde, des positionnements qui se dispensent d’un recours à une transcendance, à un au-delà.
-) En second lieu, il est utilisé en référence à l’ensemble des textes constitutionnels et institutionnels qui organisent les rapports entre l’État et les religions. Nous sommes ici dans le registre du droit et des textes législatifs.
-) Dans la société occidentale, dès les débuts du christianisme, tout devient religieux : le politique, la vie quotidienne, celle des individus comme celle de l’État et des institutions… Tout se réfère à la religion chrétienne. Le détachement s’étale sur plusieurs siècles : l’esprit humain va progressivement s’émanciper d’une morale unique et dominante, pour gagner ce que l’on appellera beaucoup plus tard la liberté de pensée et de conscience.-) L’article 10 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1789 stipule que « nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses ». Auparavant, dans l’État monarchique de droit divin, une opinion religieuse différente de celle du roi pouvait valoir d’être exclu, voire mis à mort. Jusqu’à la Révolution française, les cultes protestant et israélite ont fait l’expérience douloureuse de cette intolérance. Il était également inadmissible de dire : « je suis sans religion ». Il aura donc fallu plusieurs siècles d’évolution des mentalités et du droit pour assister à la séparation, en France, du politique et du religieux. Toutes les religions, comme toutes les philosophies « laïques », sont concernées : l’État est areligieux et aphilosophique.
-) Après plusieurs avancées dans différents domaines tout au long des XVIIIe et XIXe siècles (école, mariage, divorce, rites mortuaires…), ce grand principe trouvera son aboutissement en France en 1905, par la promulgation d’une loi. La laïcité est censée apporter la paix civile et permettre aux religions de faire l’apprentissage de la coexistence pacifique de toutes les représentations du monde.























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(1) : disponible prochainement