Qu’attendez-vous du rapport de la commission « médias et diversité » ?
Cette commission a été mise en place pour proposer une série de recommandations, destinées à colorer nos « écrans pâles » et faire en sorte que les programmes soient davantage le reflet de la diversité de la France. Le rapport devrait inspirer les plus hautes instances de l’Etat et, bien sûr, les dirigeants des chaînes publiques et privées. Les mesures seront concrètes et lisibles pour tous ; le but est que tous les professionnels concernés se mobilisent. Ce sont eux qui ont le pouvoir de manager leurs équipes, en termes de recrutement mais également de contenu. Nous souhaitons aussi donner de la visibilité aux bonnes pratiques. Que ce rapport soit un guide pratique, à la fois pour les décideurs politiques et les acteurs du monde des médias.
Votre ressenti sur les débats et auditions qui ont eu lieu ?
J’ai senti une véritable mobilisation et un engagement sans faille des membres de la Commission. Le choix même des membres, tel qu'effectué par Yazid Sabeg, a été une véritable richesseil, car il a permis des regards croisés, des approches différentes, des points de vue complémentaires. Par ailleurs, on a choisi d’auditionner beaucoup de personnalités : journalistes, cinéastes, producteurs, directeurs de casting, acteurs, patrons de chaînes, institutionnels. Le plus frappant dans leurs propos : il y a ceux pour qui tout va bien et qui ne comprennent pas pourquoi la Commission a été créée et puis ceux, plus nombreux, qui conviennent qu’on peut améliorer la représentativité de la diversité mais qui considèrent que les difficultés viennent « des autres ». Quand ce ne sont pas les directeurs de programmes, ce sont les directeurs de casting. Quand ce ne sont les professionnels, ce sont les téléspectateurs, jamais prêts, selon eux, à « regarder » la diversité. J'ai toutefois l'impression que les audtions, grâce à des questions nourries, une approche très participative et un ton assez libre, ont permis à certains de prendre conscience de la situation et de leur propre responsabilité. Ils se sont réinterrogés sur leurs pratiques professionnelles et ont fini par comprendre qu’ils étaient aussi coproducteurs de ces difficultés, de ce déficit de représentation, et qu’ils devaient agir à leur niveau. De notre côté, on a mieux compris, parfois, la complexité des processus au sein des chaînes. Cela confirme l’urgence de passer à l’action et de mettre en valeur les bonnes pratiques.
Des bonnes idées et/ou propositions entendues lors des débats ?
Je ne peux rien dévoiler avant la remise du rapport ! Notre objectif est de faire des propositions raisonnables, qui font appel à un peu de bon sens. Donner des indications simples et compréhensibles par le plus grand nombre. L’idée n’est pas de distribuer des bons points ou de donner des ordres, mais d’identifier les fragilités et problèmes dans la chaîne de production des contenus et des images, et d’affirmer que les ressources humaines doivent puiser dans le vivier des talents du plus grand nombre de Français, car ils sont sources de richesse et de compétences.
Faut-il passer par la loi ou rester sur des mesures incitatives ?
Il est temps de passer à un stade supérieur et de faire en sorte que cette représentativité devienne une réalité tangible. Le dernier baromètre du CSA l’atteste : l’incitation et la démarche pédagogique ont des limites. Un peu comme le préconise le Président de la République concernant les 30% d’élèves boursiers dans les grandes écoles, il faut se donner des caps et des horizons plus quantitatifs. Faire en sorte qu’il y ait une progression réelle. De ce point de vue, le groupe France Télévisions (comme le rappelait son président Patrick de Carolis) devrait être exemplaire et irréprochable : une chaîne publique doit représenter tous les Français ; ces derniers en attendent beaucoup.
Une fois le rapport publié, que va-t-il se passer ?
Le rapport donnera le sens des actions à mener. Si celles-ci sont retenues au plus haut niveau, il faudra sans doute mettre en place une instance de suivi et d’évaluation pour que ce rapport ne reste pas lettre morte.
Plus précisément, que préconisez-vous pour plus de parité hommes / femmes, dans la presse écrite, par exemple ?
La parité est pour moi une partie intégrante de la diversité. L’objet de la Commission est de lutter contre les stéréotypes liés au sexe, ainsi qu'à l’origine réelle ou supposée. Ce sont les mêmes processus qui sont à l’œuvre, et qu’il faut inlassablement déconstruire et combattre. La meilleure réponse aux visions stigmatisantes et stéréotypées est de diffuser des images et des identifications positives. A cet égard, la formation doit aussi jouer un grand rôle.
(1) Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances. (2) Consultant en stratégie et communication, maître des requêtes au Conseil d’Etat, ex-directeur de la stratégie de Vivendi UniversaI, ancien conseiller du Premier ministre Michel Rocard, ancien journaliste au Monde et directeur à la Direction générale de Canal+.
T'EN PENSES QUOI ?
Point de vue de Moïse Gomis, 38 ans, diplômé de l’école de journalisme de Bordeaux, fondateur de radio HDR (radio associative des quartiers populaires de Rouen).
"Il a fallu que l’Europe épingle publiquement la France pour que celle-ci se réveille (tard). J’ai peur que l’abondance des rapports ne soit une stratégie pour noyer le poisson. Avant de mettre en place de nouveaux dispositifs, appliquons déjà ceux qui existent. L’arsenal juridique français est complet. Je préfère l’égalité réelle au principe de diversité. Les dispositifs spécifiques peuvent avoir leur intérêt, à conditions qu’ils soient provisoires… Or en France, le provisoire devient vite la règle !
C’est aux professionnels issus des minorités qui accèdent, d’ouvrir les portes. Ils ont une responsabilité. Il ne s’agit pas seulement de forcer les portes mais de changer le système, aujourd’hui excluant. La formation est l’une des clés. Il faut la rendre accessible. Des opportunités s’ouvrent : les collectivités locales ont désormais des compétences sur la formation professionnelle, l’Europe a mis en place des fonds. Créons des écoles dont les critères d’entrée seraient moins excluants : pas le cursus scolaire ni les moyens financiers, mais le parcours de vie, le potentiel… A Radio HDR, nous avons mis en place des ateliers « tremplin » pour des jeunes des quartiers populaires. Deux ont ainsi pu préparer des concours et accéder à de grandes écoles de journalisme. Hélas, l’un d’eux a été obligé d’aller faire chauffeur de bus car ça lui garantissait un salaire tout de suite !
Dire qu’on ne recrute pas avec la crise est un faux argument. Ce qu’il manque, c’est la volonté. Il faut sanctionner, oser porter plainte, faire condamner des entreprises de presse. On attend trop souvent le fait du prince. Le pouvoir est accessible, il faut se bouger pour l’obtenir ! Tant que les équipes dirigeantes ne seront pas multiculturelles, les conservatismes persisteront."























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