Je suis née en 1981, à Bucarest, sous une dictature bien connue, celle de Ceausescu. Nous n'avions pas grand chose à manger, je me souviens qu'à cette époque, je devais me lever à 5h du matin pour aller chercher du pain. Après avoir fait la queue pendant trois heures (imaginez une file d'attente comme celle de Space Mountain à Disneyland Paris), la boulangerie affichait « vide ». Je n'avais jamais vu de bananes de ma vie. On se faisait livrer de la viande par camion en pleine nuit (un camion par immeuble pour ceux qui prenaient le risque) afin de ne pas éveiller de soupçons. Malgré tout, je vivais une enfance épanouie, quelque peu déroutée par le bruit nocturne des canons, mais épanouie.
Ma mère est partie en premier, prenant des risques que seule une femme courageuse comme elle pouvait prendre.
Deux ans plus tard, en 1990, après que notre dictateur se soit fait exterminer par le peuple, nous l'avons rejoint en France.
Dans l'avion, mon père, stressé, nous disait que nous partions en vacances. Dans mon esprit d'enfant, j'imaginais la France comme un immense parc d'attraction, où la tour Eiffel et la grande roue se chevauchaient, où les enfants se délectaient de biscuits au chocolat ; biscuits que nous recevions en colis d'aide venant de France, pendant la révolution.
Alors me voilà, petite et morveuse à l'Aéroport Charles de Gaulle, attendue par ma mère, qui m'avait apporté un sachet de bananes pour m'accueillir. Un signe de prospérité pour une enfant comme moi.
Et c’est parti ! La découverte des grands magasins, le fast food, les autobus avec un bouton "arrêt demandé". Chez nous, on criait au chauffeur pour l'arrêt.
Ma mère avait travaillé dur. Ses diplômes n'étant pas reconnus, elle avait dû dormir dans des foyers, des caravanes, laver des toilettes dans les hôtels, entre autres.
Aujourd'hui, cette période est révolue. Ma sœur et moi avons appris la langue très vite. Et si la France ne nous a pas réellement accueillies, nous nous sommes imposées.
En France, j'ai créé des liens. Avec les étrangers d'abord, ceux qui ne me mettaient pas de coté, ayant eu une histoire semblable à la mienne, puis avec les locaux.
J'ai appris à découvrir la culture, la cuisine, la prudence française, le raffinement, mais aussi les injustices, les ségrégations, les différences de classe selon les quartiers…
Du haut de mes 28 ans, je ne saurais dire réellement "qu'est-ce qu'être français". Y a-t-il un français qui n'ait pas une petite origine cachée venant d'ailleurs?
La Roumanie est en moi au travers de mon caractère, de ma langue, de ma façon expansive de parler trop fort (n'oubliez pas que nous sommes les barbares de l'Est). Cependant, la France est mon quotidien, je la connais à présent mieux que mon propre pays, elle est celle qui m'a permis de faire des études, d'avoir accès à la technologie, de lire des livres "interdits".
Aujourd'hui, mon pays est inondé par l'Américanisation, il devient de plus en plus capitaliste et individualiste. Il vise à devenir un pays développé comme la France, seulement il oublie ce qui faisait sa réputation, l'hospitalité et la chaleur humaine.
Alors qui est mieux que l'autre ? Quel peuple mérite d'être mis en avant ? Nous, étrangers adoptés, nous nous battons pour la France, payons nos loyers, faisons vivre l'économie de ce pays, nous sommes donc Français.
Je connais pas mal de jeunes issus de l'immigration de par leurs parents (voire grands-parents) qui hurlent qu'ils ne sont pas français alors qu'ils obtiennent leur pass navigo avec la carte d'identité française... A quoi ça rime? Ce n'est pas parce que tu habites ici et y prend du plaisir que tu oublies tes origines. Elles sont présentes quoi que tu fasses et c'est ce qui nourrit ce pays d'imagination et de nouveaux souffles.
La France devrait cesser de se butter sur ce genre de questions provocatrices, elle devrait regarder l'avenir mixte et plein de caractère qui s'offre à elle.
Bilan : "être français", c'est habiter ici et faire vivre ce pays.























