Genèse du projet ?
Je n'ai pas l'impression que j'ai choisi ce sujet, mais plutôt que le sujet s'est emparé de moi. En avril 1994, quand le génocide a éclaté, j'ai pris en pleine figure ces images du génocide rwandais, fortes, insupportables. Des gens, évacués quelques jours avant le début des massacres, m'ont ensuite raconté comment ils avaient caché leur nounou dans le plafond avant de s’enfuir. Ils étaient dévastés, se sentaient coupables d’avoir abandonné cette femme. Je n'ai pas pu me défaire de ce témoignage ; il m’a hanté jusqu’au jour où j’ai décidé de lui imaginer un récit, un parcours, ce qui permettrait d'explorer la question de la survie.
Facile de produire une telle œuvre ?
Non, cela a été relativement difficile et long, parce que peu de gens s'intéresse à l'Afrique, et que le sujet lui-même est ardu. Certaines pensaient également que je n'avais pas de légitimité à faire un tel film. Je n'ai pas lâché prise, trouvant toujours l'énergie nécessaire pour avancer. Tout au long du projet, des personnes nous ont soutenus bec et ongle malgré les difficultés, techniques et psychologiques, En réussissant à restituer cette souffrance, j'avais comme une réponse à donner.
Le casting ?
Dès le départ, j’ai souhaité ne pas m’appuyer sur une actrice professionnelle pour le rôle de Jacqueline ; je voulais un ressenti, une expérience vécue. J'ai cherché à Kigali, pendant trois mois, une rescapée rwandaise qui ait toujours vécu dans son pays pour ne pas avoir été influencée par notre culture occidentale, en prise directe avec sa propre culture. J'ai rencontré beaucoup de gens, j'ai reçu des témoignages très douloureux. Ruth Nidere s'est imposée car elle était différente, d'une expressivité extraordinaire. J'ai trouvé en elle cette sincérité dont j'avais besoin.
Ta façon de filmer, sobre, sans effet, se rapproche du documentaire…
J'ai recherché cet aspect. La fiction était un impératif pour moi, pour que la manière dont on reçoive le film soit viscérale et qu'on puisse s'identifier au personnage, mais il ne fallait pas tomber dans un maniérisme cinématographique. Le film devait être au seul service de l'héroïne. Je ne voulais pas qu’on sente la présence du réalisateur.
Cette façon de t’exclure du film reflète-t-elle ton impuissance face aux drames de l’époque ?
Question intéressante... Objectivement, la réalisation de ce film m'a permis de contribuer à quelque chose dont je me sentais absent et qui me posait problème. Mon empathie par rapport à cette tragédie a été instantanée et totale. Pendant longtemps, j'ai cherché un moyen d'agir et d'essayer de la relater. Quand j'ai compris que, par cette femme, j'avais un vecteur, je me suis investi totalement.
Quelles ont été les conditions de tournage ?
Je suis parti huit mois au Rwanda : casting, repérage, puis préparation et tournage. Comme je n’étais pas le premier à faire un film au Rwanda, j'ai pu bénéficier de compétences et de structures sur place. J'ai rencontré un enthousiasme extraordinaire auprès des habitants. Tous ont souhaité travailler au projet, Tutsis et Hutus : même les figurants qui jouaient des massacreurs étaient motivés par le désir de témoigner. La plupart n'ont pas été partie prenante dans le génocide, mais témoins de choses abominables, traumatisantes.
Qu’as-tu perçu de leur vie aujourd’hui ?
Il y a une promiscuité très étrange. Les personnes dont des proches ont été tués, meurtries dans leur chair par des actes génocidaires, sont contraints de côtoyer des voisins qui peuvent avoir participé aux massacres. C’est un vrai problème, mais, en même temps, la majorité de la population, surtout côté Tutsi, fait preuve d'une capacité de pardon assez exceptionnelle. Beaucoup de gens semblent décidés à avancer en tirant un trait sur le passé. Dans les campagnes, ainsi que dans les endroits où il n'y a quasiment plus de Tutsis, c'est plus compliqué : certains sont animés par un esprit de revanche. La semaine de commémorations, au début du mois d'avril, est l'occasion de manifestations et de recueillements, mais aussi d'attentats et de raidissements. Certains enfants Hutus ne veulent pas aller à l'école, soit parce que leurs parents les en dissuadent, soit parce qu'ils s’y sentent mal à l'aise. Le Ministère de l'Education et de la Culture manifeste un désir d'avancer d'une manière constructive, avec une vraie réflexion sur cette question épineuse.
Que t’as appris ce film sur la question des génocides en général ?
Avec le personnage de Jacqueline, je suis descendu assez profond dans la négation de l'humanité et la survivance animale. L’héroïne reste en vie par instinct, pas par raison. Elle souhaite mourir, mais une sorte de mouvement instinctif l’empêche d’en finir, de manière contrariante. Une attitude commune à tous les gens qui ont subi ce traumatisme.
Le film se termine sans dire ce qui va arriver au personnage...
Je voulais que la fin soit ouverte, par respect pour les survivants. Inerte, à terre, l'héroïne n'est plus une menace pour personne. Sa situation génère un débat entre ceux qui veulent l'aider et ceux qui sont pour l'achever. Un débat qui tente de définir le prix d'une vie humaine…
Le film sera-t-il présenté au Rwanda ?
Je fais tout pour ça. Il n'y a pas de cinéma là-bas, mais on peut organiser des projections populaires, dans un espace ouvert avec un maximum de gens, avec entrée libre si possible. Afin au moins que les gens de Kigali puissent voir le film. J'espère aussi que le film pourra participer à un festival itinérant qui se déroule tous les ans en juin au Rwanda.
Dans les salles françaises à partir du 28 octobre 2009






















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