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Dinaw Mengestu : plume d’exil

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1 Octobre, 2007
Par: Mabrouck Rachedi Réjane Ereau

« Les belles choses que porte le ciel », de Dinaw Mengestu, trace avec sensibilité la situation et les doutes d’un migrant africain aux Etats-Unis. Rencontre avec le jeune romancier américain d’origine éthiopienne.

On t’imaginait plus vieux : tes héros ont la quarantaine.

Ils devaient avoir vécu. Être passés par les affres de la migration, de l’installation aux USA. Quand j’étais étudiant, mon prof de lettres disait que j’écrivais comme un vieux : une sorte de mélancolie se dégage de mes lignes. C’est le style avec lequel je suis le plus à l’aise !

Du haut de tes 25 ans, tu maîtrises parfaitement ton histoire.

J’essaie d’écrire depuis longtemps. Mes premières tentatives étaient sérieuses, ennuyeuses… et très mauvaises. Un soir, alors que je marchais dans la rue, j’ai vu un immigré africain, dans la force de l’âge, baisser le store de son épicerie. Le flash : je tenais le héros de mon histoire. Je suis rentré chez moi et me suis mis à écrire. Après, bien sûr, je me suis documenté, mais le personnage, sa tristesse, sa voix, sont nés cette nuit-là. Je percevais même sa manière de s’exprimer.

Tes personnages sont bons. Pourtant, l’histoire est triste. Le poids de la fatalité ?

Certaines circonstances pervertissent nos comportements : un drame personnel, des conditions de vie difficiles… Notre environnement influe sur nos manières d’être. De là vient le côté tragique de mes protagonistes. Ils ne peuvent agir comme ils l’auraient fait si la vie leur avait permis de développer une autre version d’eux-mêmes.

Sepha, Joseph and Kenneth jouent à se souvenir des noms des dictateurs africains…

L’humour est un moyen de maîtriser l’atrocité, d’évacuer leur frustration, leur colère. Je tenais à évoquer l’histoire politique de l’Afrique, sans être ennuyeux ni me poser en donneur de leçon. Ces sujets semblaient naturels dans la conversation des personnages, pour montrer à quel point ils les ont marqués. Quand tu sais le nombre de coups d’État en Afrique, tu te dis que la dérision est le seul moyen de vivre avec. Pour les trois compères, jouer à ce jeu n’est pas signe de cynisme, mais de tristesse. Ils ne pourront arrêter que quand les choses iront mieux dans leurs pays…

Sepha est épicier, Joseph serveur, Kenneth ingénieur. Bien qu’ayant fait leur trou en Amérique, ils restent désespérément seuls. Le rêve américain ne guérit pas les blessures de l’exil ?

Marqués par le passé, ils ne parviennent pas à s’adapter. Sepha est hanté par l’image de son père, assassiné sous ses yeux. Kenneth se ment à lui-même : les USA lui ont procuré des satisfactions matérielles (bon boulot, belle voiture, chouettes costumes) mais sa vie est vide. Il joue les apparences de la réussite, mais ne sera jamais considéré comme autre chose qu’un migrant.

Le titre de ton livre ?

J’ai découvert cette jolie formule de Dante il y a deux ou trois ans. C’est en écrivant le livre que j’ai réalisé à quel point elle traduisait l’état d’esprit de mes héros. Une métaphore de leurs regrets, de ce qu’ils rêvent de retrouver. Un foyer, des amis, une identité. La misère et la souffrance en Afrique sont immenses ; mais ça ne signifie pas qu’il n’y aura pas de beaux jours à venir, pour le pays comme pour ses ressortissants.

  Une approche nouvelle ?

J’espère être sorti des visions stéréotypées pour montrer l’humanité, la complexité des personnages. Beaucoup de lecteurs, de toutes origines, se sont identifiés à eux. Ils ne les ont pas perçus comme de vieux migrants africains, mais comme des êtres ordinaires.

En s’installant à Logan Circle, Judith se heurte au racisme anti-blanc...

Pour moi, c’est plutôt une histoire de classe sociale. Une question centrale, encore très structurante, de la société américaine. Même si, bien sûr, origine ethnique et niveau de vie sont intimement liés : aux USA, les pauvres sont souvent des Noirs.

L’amour de Judith aurait pu sauver Sepha. Qu’est-ce qui entrave leur relation ?

Bien que blanche et aisée, Judith est un être en errance, comme Sepha. À sa façon, c’est aussi une migrante : elle se sent très seule, ne cesse de déménager. Ils se reconnaissent… mais passent à côté l’un de l’autre, pour des raisons de classe mais aussi, pour Sepha, d’instinct de survie : il a pleinement conscience de tout ce qui les sépare.

Naomi, 11 ans, veut être traitée comme une adulte. Pourtant, à son contact, Sepha retrouve une part d’enfance…

Grâce à elle, il renoue avec une innocence et une authenticité perdues depuis son arrivée aux USA. Avec cette petite fille, il se sent très libre, très à l’aise. Chacun trouve en l’autre le moyen de combler un vide : Naomi a besoin d’un père, lui cherche à recréer l’image de celui qu’il a perdu.

Elle ne lui demande pas de lui lire des histoires, elle le lui ordonne !

Que cette enfant prenne le contrôle de sa vie n’est pas pour déplaire à Sepha ! Un sentiment d’amour très pur les unit : quand elle ne vient pas, elle lui manque. C’est pour elle qu’il se décide à prendre soin de la boutique, elle lui donne envie d’être un homme meilleur.

À la fin du livre, Sepha fuit une nouvelle fois…

Lâcher le magasin, pour lui, est plutôt une forme de libération. Un moyen de reconsidérer sa vie, d’arrêter de passer à côté de lui-même. Tirer un trait sur ce quartier n’est pas un signe de renoncement mais d’espoir, de volonté de partir sur de nouvelles bases. Peut-être va-t-il aller s’installer à Miami ? Il ne sera pas forcément plus heureux. Mais au moins, est-il désormais plus conscient de sa situation, plus honnête envers lui-même.

Quelles relations aujourd’hui entre Afro-Americains et immigrés africains ?

Très compliquées. Leur seul point commun, c’est d’être noirs. Les uns sont porteurs d’une histoire très douleureuse, intrinsèque aux Etats-Unis, bâtie sur l’esclavage, les discriminations, la lutte pour la reconnaissance. Les autres ne partagent pas cet héritage. L’immigration africaine aux USA est un phénomène récent. Les tensions sont palpables. Certains Afro-Américains reprochent aux migrants de trop la ramener avec leur africanité, de trop vouloir préserver leur culture. Et de prendre les places universitaires réservées aux Noirs, créées au départ pour les Afro-Américains.

Profil de ton lectorat ?

Très varié. Ethiopiens, Afro-Américains, Blancs, Latinos… Parce que n’importe qui, au fond, peut se retrouver confronté à la nécessité de prendre un nouveau départ et se reconstruire. Un sujet universel.

Commentaire le plus touchant ?

Un jour, au cours d’une lecture, une dame m’a dit être heureuse que ce livre existe : elle n’avait jamais pu trouver les mots pour expliquer à ses enfants ce qu’elle avait vécu, à la fois en Ethiopie et aux Etats-Unis ; le livre portait sa voix.

Commentaire le plus débile ?

Une nana m’a fait tout un parallèle entre la famine en Ethiopie et l’abondance de bouffe dans l’épicerie de Sepha. N’importe quoi !

P_dinaw mengestu
P_dinaw mengestu
© D.R.
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