IL FAUT…
S’adapter aux exigences de la nouvelle génération
– A l’heure d’Internet et des échanges universitaires internationaux, le regard des jeunes sur la religion n’a rien à voir avec celui de leurs parents. On le constate par les questions qu’ils posent, les domaines auxquels ils s’intéressent. Leurs aînés ne remettaient pas en cause l’existence de Dieu. Croire et pratiquer leur était naturel, car tout autour d’eux était religieux : l’histoire, l’environnement, la société... La nouvelle génération est plus cultivée, réfléchie, à la recherche de compréhension et de sens. Elle rejette les principes stricts qui touchent à sa liberté, notamment en ce qui concerne le mariage et les relations entre filles et garçons, ainsi que tout ce qui entremêle politique et religieux.
Ouvrir la porte à de nouvelles approches
– Pas mal de jeunes renouent avec l’Islam sous l’influence non pas des autorités religieuses, mais d’associations et d’initiatives privées, qui savent aborder ces questions de manière ouverte, réfléchie, scientifique, en rupture parfois avec les interprétations traditionnelles. Des gens comme l’égyptien Amer Khaled, qui passe à la télé, ne porte pas d’habits religieux et parle leur langage, les touchent beaucoup. Certains « classiques » voient ces nouveaux venus d’un mauvais œil, d’autres se disent « pourquoi pas » ? Dans l’Islam, il n’y a pas de classe ecclésiastique : toute interprétation, si elle est bien fondée, peut faire autorité. J’ai organisé un meeting avec Amer Khaled au Liban : là où les grands chefs religieux attirent généralement 300 ou 400 personnes, lui a en rassemblé 120 000 ! La Cité sportive était pleine à craquer, les rues alentours bondées, les gens assis sur les trottoirs pour l’écouter… Moi je milite pour cet Islam ouvert : l’Islam traditionnel dépend du contexte historique dans lequel il a été élaboré. Tous les centenaires, la religion doit se renouveler, incorporer des nouveautés.
Combattre les fausses interprétations de l’Islam
– En la matière, l’Occident est aussi fautif que l’Orient. Si le premier est largement responsable de ce qui se passe actuellement dans les pays arabes et islamiques, le second n’a pas su répondre aux questions qui lui étaient posées. Les puissances occidentales, après l’éclatement de l’empire soviétique, se sont fabriqué un nouvel ennemi, un nouveau coupable. Très important, pour « tenir les foules »… Les mass médias ont pointé l’Islam comme une menace, avant même qu’il le soit ! J’ai l’impression que ce monde est régi par des groupes très puissants qui influencent l’information et les décisions. Comme ces mensonges sur les armes de destruction massive en Irak… Quoi qu’il en soit, les jeunes musulmans sont mieux armés que leurs parents pour répondre aux questions difficiles sur l’Islam : sur l’existence de Dieu, la vie du prophète, pourquoi il avait plusieurs femmes…
Favoriser l’ouverture et le vivre-ensemble
– La multiculturalité du Liban incite les jeunes à s’intéresser à la foi des autres et, en miroir, à la leur. Ils savent profiter des aspects positifs des différentes religions, sont plus épanouis dans leurs relations. Tous les jeunes musulmans à qui j’ai posé la question ont envie de faire des choses en commun avec des Chrétiens. Ils ont beaucoup d’idées ! Moi-même, je préfère les mélanges à l’uniformité, y compris dans les choses les plus sacrées. J’écoute des chants grégoriens, syriaques, hébreux, hindous, bouddhistes… Dieu est présent dans tous.
Aller au-delà du respect
– Le respect, c’est bien, mais j’ai envie d’aller au-delà, dans l’amour de la diversité. Quand je vois l’autre, différent de moi, je ne dois pas me contenter de le respecter et rester à l’écart, mais être curieux, aller vers lui. Arriver à se dire que je l’aime justement parce qu’il n’est pas comme moi ! Comme l’a dit un grand sage musulman du IXe siècle : « Avant, je me liais d’amitié avec les gens de ma religion. Maintenant, mon cœur est temple pour les idolâtres, monastère pour les moines, torah pour les juifs, Mecque pour les musulmans... Ma foi est celle de l’amour. » La richesse, c’est cette capacité à accueillir en son cœur tous les autres. Le respect est un premier pas, mais il faut passer à l’étape suivante : la construction du dialogue et de l’échange.
EN PRATIQUE…
Etablir une fête commune
– Marie étant une figure importante pour les Chrétiens comme pour les Musulmans, j’ai proposé d’organiser autour d’elle une fête de cohésion nationale. J’ai poussé l’idée à l’extrême, au point que le gouvernement a fini par accepter. Les jeunes m’ont soutenu dans cette démarche – les autorités classiques, tant chrétiennes que musulmanes, beaucoup moins !
Jumeler les lieux de culte
– Et si l’on construisait des bâtiments réunissant église et mosquée dans une même enceinte ? Les gens entreraient par la même porte, iraient vaquer à leurs occupations religieuses chacun de leur côté, puis se retrouveraient au sein d’espaces partagés : restaurant, patio, bibliothèque…
Former au dialogue
– Il faut que des personnes formées au dialogue puissent descendre dans la rue, les écoles et partout où nécessaire, dès qu’un problème se pose. D’où mon idée de créer des ateliers réunissant des gens de toutes confessions – « professionnels de la religion » et autres. Et d’inclure dans le cursus des futurs prêtres, imams ou rabbins, des sessions obligatoires communes. Il est temps qu’ils s’habituent à s’asseoir les uns avec les autres, qu’ils réfléchissent et travaillent ensemble ! De quoi leur permettre, ensuite, d’aller prêcher un islam et un christianisme fondés sur l’amour des autres.
Inciter les leaders à passer du temps ensemble
– Pourquoi ne pas imaginer une agence de voyage multiconfessionnelle, offrant 70% de réduction aux clients qui acceptent de partir au sein d’un groupe mixte ? Il y a quatre ans, à l’occasion d’un séjour en Inde, je suis devenu très ami, voire intime, avec un leader chrétien très connu. Notre rencontre a changé sa vision de l’islam, et la mienne du christianisme. Nous devons créer des occasions de partage.
Identifier les sources historiques de conflit
– Il y a, dans l’histoire originelle des différentes religions, des évènements qui expliquent les crispations actuelles, les craintes réciproques, la difficulté à dialoguer. Se pencher sur ces histoires, identifier et reconnaître les erreurs des uns et des autres, permettraient à chacun de s’amender, de les dépasser, et de se construire sur de meilleures bases.
Eduquer les enfants à toutes les religions
– Chaque communauté a son livre d’éducation religieuse. Leur ajouter un chapitre présentant les autres religions serait déjà un grand pas. Mais le plus important, c’est de former – en commun – les futurs enseignants, pour qu’ils puissent distiller cette double formation aux élèves. Je ne veux plus que les petits musulmans sortent pendant les cours de christianisme, et inversement, mais que chaque enfant assiste à tout !
(1) Etablissement officiel, relié au premier ministre, jouant le rôle d’autorité religieuse et juridique pour l’ensemble des musulmans libanais (le mufti de la République préside le tribunal religieux pour les Sunnites et les Chiites). Sur le plan confessionnel, Dar al-Fatwa est plutôt considéré comme une instance sunnite. Les partisans du Hezbollah (principalement chiites) considèrent parfois Dar El-Fatwa comme un peu trop pro-gouvernement.
























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(1) : disponible prochainement