France Politique

D' de Kabal et la police

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1 Octobre, 2009
Par: D' de Kabal

Région parisienne, 30 septembre 2009. Le slameur, comédien et metteur en scène D' de Kabal, passe une heure menotté au commissariat de Drancy. Témoignage écrit de sa plume.

La vie est une aventure,
il y en a certaines qu'on voudrait transmettre au PLUS GRAND NOMBRE...
Voici ce qui m'est arrivé ...

Aujourd’hui 30 septembre 2009, rien de nouveau sous le soleil, je viens de passer une petite heure au commissariat de Drancy, menotté dans le dos à un de leurs superbes bancs fixés au sol par des vis rouillées.

La cause ? Comme je l’ai dit, rien de nouveau sous le soleil de cette France qui s’enlise chaque jour un peu plus dans l’innommable et le liberticide. Bien qu'étant en règle, j’ai trop vigoureusement manifesté mon mécontentement pendant un contrôle des agents de la RATP, alors qu’ils avaient immobilisé le bus pendant plusieurs minutes et que je trouvais cela fort incommodant, voire pénalisant pour ceux qui avaient un travail ou simplement des choses à faire. Le ton entre l’agent RATP et moi est monté (je passe les détails croustillants de l’argumentation). A un moment, lorsqu’il s’est vu perdre le contrôle et que les autres usagers (bien que timidement) manifestaient leur soutien à ma cause, qui en fait était notre cause, il m’a sorti la phrase qui tue : « Maintenant taisez-vous ou je vous verbalise !»

Après avoir bien ri, je lui ai dit que c’était mon métier, ma fonction de parler, qu’il ne pouvait pas me verbaliser, qu’il n’avait pas de motif valable. Je me disais intérieurement que dans ce pays on ne peut pas demander aux acteurs artistiques et culturels, dont je fais partie, de faire dans le rentable et en plus, de nous demander de la fermer dans les bus et les lieux publics ! C’est là qu’il a demandé aux agents de police qui venaient d’arriver sur les lieux, de me sortir et de prendre mes papiers. Le ton est monté encore d’un cran quand j’ai demandé à l’agent de police pourquoi il me demandait mes papiers. Puis encore d’un cran, quand il m’a dit qu’il ne me le dirait pas. Puis encore d’un cran (mais jusqu’où iront-ils !?) quand j’ai refusé de présenter mes papiers sans qu’on me précise pour quelle raison. Alors l’agent s’est mis en tête de me menotter. Là, je crois que j’ai commis une erreur (la troisième en cinq minutes) :après avoir ouvert ma gueule, puis refusé de donner mes papiers sans qu’on me stipule le motif, j’ai refusé de me laisser menotter, parce que je ne voyais pas pourquoi j’aurai dû accepter d’être humilié ; c’était juste impossible !

Le truc c’est que je suis plutôt athlétique comme on dit, 1m 87, 98 kg (un beau bébé !). Alors l’agent, il a eu un peu de mal à faire son boulot, je n’étais pas violent, juste, étant donné que j’ai quelques notions de combat rapproché, à chaque fois qu’il croyait me tenir, mon bras tournait dans le bon sens et je lui échappais, trois, quatre, cinq, six fois, et là, vous le croirez ou pas, le ton est encore monté d’un cran (si si, avec la RATP et la Police, c’est possible ! Donc ils se sont mis à plusieurs, honnêtement je ne sais pas combien. Comme je suis issu de la culture hip-hop, et que parfois dans ce milieu le buzz fait vivre, peut-être qu’on peut dire qu’ils se sont mis à six ou sept, ça sonne bien non ? Non, sérieusement je crois qu’ils étaientdeux ou trois, pas plus (pfffffff, à quoi ça sert de flirter allègrement avec le quintal !?) De là ils m’ont traîné au poste qui était à dix mètres - et d’un coup j'ai compris pourquoi les contrôleurs étaient postés là, et pourquoi ils n’en bougeaient pas).

La suite ? Plutôt typique, dans la version chanceuse. J’ai été bousculé mais pas frappé, humilié mais pas assassiné par erreur. Il n’y a eu ni Taser ni flashball. On m’a insulté mais ce n’était pas des insultes raciales… Je suis vraiment un veinard ! Ils m'ont relâché au bout de 45 minutes, après que j’ai simulé un malaise dû à un pneumothorax (j’avais à faire: je devais accompagner mon fils au foot). J’aurais dû m’estimer heureux : heureux d’être en vie, entier (tout du moins dans le corps, la tête fera l’objet d’un développement ultérieur), avec mes deux bras, mes DEUX yeux et juste quelques rougeurs aux poignets. Et bien vous savez quoi, malgré le fait que je me considère comme un être pas totalement stupide, malgré ma totale compréhension de ce que je venais de vivre et, quelque part, ce à quoi j’avais échappé, et bien, malgré tout cela… Je n’étais pas heureux. Et j’étais prêt à commettre une quatrième erreur. Celle de ne pas en rester là. Et là, j’entends les mères de familles qui étaient dans le bus, qui ont tout vu, me dire : « Arrêtes tes conneries fiston, tu vois pas que c’est mieux de la fermer, tu te compliques la vie franchement, faut pas, c’est pas bon pour la santé, et puis si tous ceux à qui ça arrive faisaient comme toi... » Je comprends mesdames, mais c’est précisément ce principe que je veux démonter. Vous avez été une cinquantaine de personnes à m’avoir vu descendre du bus après avoir exprimé un mécontentement qui était le nôtre à tous : personne n’a envie, au prix que coûte la vie, au prix que coûte un ticket de bus, de rester immobilisé dix ou quinze minutes sous l’unique prétexte que certains font leur boulot. Et nous ? Et nos envies, notre temps, ils seraient moins valables, c’est ça ? Notre temps, nos envies ne valent pas rien ; notre temps, nos envies sont à nous ; et en dehors des contraintes sociétales basiques, nous devrions pouvoir en faire ce que nous voulons, non ? Quelle force étrange a cousu vos lèvres à vos bouches ? Quel est ce voile mystérieux qui entoure vos envies, vos convictions et vous a empêché de vous positionner clairement sur ce qui se passait ?

Dix jours plus tôt dans un tramway à Bobigny, je m’étais expliqué un peu vivement avec des contrôleurs en civil qui se pavanaient et lançaient à tue tête, en parlant d’un usager étranger qui n’avait ni titre de transport ni papiers : « Lui, c’est décollage immédiat !» Moi, en mon âme et conscience, j’ai décidé que je ne voulais pas être le témoin muet d’un tel type de comportement. L’Histoire de France est trop forte, trop vive encore dans les mémoires de nos anciens, il y a des réflexes qui alertent, qui obligent à prendre position. Ce jour-là, une dame à l’accent polonais (je le reconnais parce que le meilleur ami de mon fils aîné est d’origine polonaise ; sa mère a un magnifique accent que j’adore) a décidé de payer l’amende pour éviter que cet homme-là, à ce moment-là, finisse dans un centre de rétention. Elle n’avait qu’un billet de vingt euros, le contrôleur lui a dit : « Oups, c’est 25 !». J'ai alors donné à cette dame ce qui manquait, et j’ai dit à ces messieurs de la RATP ce que je pensais de leur « décollage immédiat » et autres postures méprisantes.

Aujourd’hui, à Drancy, c’était différent, Mesdames qui étiez dans ce bus, je sais que ce soir vous raconterez cette histoire en disant que le jeune homme aurait dû se taire ; c’est pour cela que je ne veux pas en rester là. Comme j’ai déjà eu la chance d'en sortir indemne (mais fâché fâché fâché) de ce traquenard, je veux pousser la bêtise un peu plus loin. Oui, il faut être un idiot pour se dire qu’une poignée de mots mal dégrossis peuvent contribuer à l’amorce d’une réflexion autour de ce que nous ne voulons pas devenir dans notre société française : Des témoins immobiles, impuissants et muets. Alors j’en appelle à l’idiotie qui dort en chacun de nous, la petite débilité qui se tapit à l’intérieur de nos ventres, cette débilité qui, à un moment, nous fait sortir du rang et dire : « Là c’est non, je refuse »… En ce qui me concerne, là c’est non : je refuse de laisser croire qu’en exprimant son désaccord face à une situation donnée, on peut se retrouver menotté et criminalisé. Ce n’est pas parce que cela est devenu légion qu’il faut oublier que c’est inadmissible.

Mais au fond, peut-être que je m'embrouille : si les rafles des parents sans papiers devant les écoles sont admissibles, si les arrestations de citoyens s’opposant à des embarcations de force de ressortissants « étrangers » dans des charters le sont aussi, alors ce que j’ai vécu ce matin n’est rien, rien qu’un peu de frustration fermentée avec de l’incompréhension, le tout alimenté par de la PEUR fraîchement distillée. Pardon de vous avoir embêté avec ces sottises. Arrêtons de dramatiser ! La peine de mort est abolie, il y a du travail et des logements pour tous et moi je m’emporte pour une… «divergence d’opinion un peu virile » ! Que ceux d’entre vous qui liront cette lettre et se demanderont le sens de tout cela, se rassurent : cela n’a absolument aucun sens : en fait, je me suis trompé, TOUT VA BIEN DANS LA MEILLEURE DES FRANCES POSSIBLES !


LA PEUR...

Voici un texte écrit par D' de Kabal il y a un an environ, qui "d'une certaine façon, fait écho à la situation que je viens de vivre", dit l'artiste.

… La Peur …
C’est Elle, qui poussa mon grand-père, à donner des noms, à dénoncer ces gens.
C’est Elle qui poussa sa femme à tendre des pièges aux enfants, afin que ceux-ci révèlent leur véritable identité.
La Peur , avec le temps Elle est devenue comme une alliée, plus qu’une compagne, moins qu’une complice.
C’est encore Elle qui nous a cachés à la Libération , qui nous a fait ramper dans la boue, changer de région pour éviter qu’on soit reconnu.
C’est Elle, qui a dormi chaque nuit à nos côtés alors que nous n’étions que des enfants.
Elle a remplacé nos peluches, ses câlins étaient âpres et glacés, rugueux et blessés.
La Peur , Elle s’est blottie contre nous tandis que les sœurs de ma grand-mère avaient été tondues sur la place du marché, et des hommes pendus à des arbres sous le clocher.
C’est Elle qui nous a fais fuir, notre pays qu’on aimait et les responsabilités que l’ordre nouveau imposait.
Mon grand-père est mort seul, étouffé par celle-ci, ma grand-mère peu après, paré de cette même Peur, la suivi.0
Et les gens, les soit disant autres et irréprochables gens ont commencé à nous cracher dessus, dire de nous que nous n’aimions pas notre pays, que nous l’avions trahi, livré à l’ennemi…
Mais bon sang !! Nous avions peur !! Et nous n’étions pas les seuls…
Chaque jour, en donnant des adresses, en livrant nos voisins, et camarades d’école, nous sauvions nos vies, nous respections les lois, nous sauvions nos vie.
C’est La Peur qui nous a empêché de bouger quand ils sont venus la prendre, elle, ses parents et ses sœurs, c’est La Peur qui nous a étranglé au moment où nous aurions pu prendre sa défense, en affirmant qu’elle était des nôtres…
C’est cette Peur qui l’a tuée, et quelque part, nous avec…
C’est depuis que La Peur a adopté un visage, le sien, celui de mon Amour… à jamais perdu…Je l’aimais de toute mon âme, mais La Peur a surligné nos différences à l’encre de sang, La Peur a conduit les miens à commettre l’irréparable.
Je crois que le pire pour ceux qui restent, c’est de ne même pas avoir le courage de le regretter.
Si La Peur n’avait pas élu domicile en notre demeure, nous serions mort probablement nous aussi.
Alors les générations, nos générations se succèdent et nous enterrons toute trace de regret, ce que nous avons fait, nous l’avons fait pour le bien de la famille, pour sa pérennité.
Nous n’avions pas le choix… Nous avions Peur…
La France je l’aime, tout comme toi ma chérie, tu sais, je suis vieille maintenant, mais j’essaie de garder un œil lucide sur ce que tu m’écris.
Je suis contente que tout se passe bien à l’école, et rassure-toi, n’ai pas peur, l’année prochaine tu apprendras à lire. Il faut que tu comprennes que chez nous tout est compliqué parce que nous essayons de vivre ensemble, et c’est cela le plus important.
Nos lois nous protègent sans distinction d’origine ethnique, de couleur ou de religion, c’est bien cette France que je défends.
Il ne faut pas que tu t’angoisses, tes petits camarades ne sont pas en prison, on ne mets pas des enfants en prison ici, nous sommes dans un pays libre, ça fait bien longtemps que nous avons embrassé la démocratie.
Ils sont dans un endroit où on s’occupe d’eux et de leurs parents, pour que tout rentre rapidement dans l’ordre.
Il te faut chasser cette Peur, personne ne va se voir faire de mal, nous ne sommes plus sous l’occupation,
Aujourd’hui ma chérie, tout va pour le mieux, tes copains de classe dorment dans ce qu’on appelle un centre de Rétention.

 
P_D de Kabal
P_D de Kabal
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