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Dépoussiérez-moi tout ça !

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1 Février, 2009
Par: Réjane Ereau

Pas de doute : les nouvelles générations n’ont pas la même approche du religieux que leurs parents et grands-parents. Du bricolage à l’engagement, de la recherche de sens à la pratique « clé en main », zoom sur une jeunesse qui souhaite assumer sa foi de manière décomplexée, mais sans surenchère.

A ma sauce

Au gré des rencontres, des cheminements personnels, chacun finit par se mitonner sa propre spiritualité. Une bonne dose de réflexion, un nuage de doctrine, un soupçon de rituel… Après la world cuisine, la world religion ?

Pour beaucoup de jeunes, quitter le cocon familial (et la communauté dans laquelle ils ont grandi) est souvent l’occasion de remettre en question leur rapport à la foi, et la manière dont ils la pratiquent – ou pas. Délivrés des « je dois » ou des « c’est comme ça », titillés par leur découverte d’autres manières de voir et de faire, ils jettent, trouvent, adaptent, métissent... « C’est le bon côté de la vie étudiante : les jeunes peuvent enfin agir par eux-mêmes, faire des choix, expérimenter des choses et voir ce que leur religion représente pour eux, témoigne Amy Berenson, conseiller rabbinique à New York University. Certains arrêtent pour la première fois de manger casher, d’autres s’y mettent ! Pour ceux qui se sentent déracinés, pratiquer à la fac des rituels qu’ils ne suivaient pas chez eux peut être un repère, un moyen d’entretenir un lien avec leur milieu d’origine. La plupart des jeunes, cependant, profitent de cette nouvelle liberté pour questionner la religion. » Carol, américaine, membre de l’Eglise du sud de l’Inde, confirme : « En débarquant à l’Université, j’ai réalisé qu’on pouvait avoir d’autres opinions que les miennes, et qu’il ne fallait être sur de rien. Au contact de gens différents, j’ai commencé à questionner les histoires que je considérais auparavant indiscutables. Je crois que ça m’a été utile. »

Du coup, dans les têtes, ça cogite, ça tergiverse... et ça personnalise. « Quand j’étais petite, j’ai appris à dire certaines prières, témoigne Gauri, hindoue new-yorkaise. Depuis, j’ai créé les miennes, à partir des rituels qui me correspondaient le mieux. Exemple ? « Avant d’aller me coucher, je m’assois seule et repense aux actions de la journée : qu’est-ce que j’aurais pu mieux faire, dire de manière plus douce ? » Joe, lycéen libanais, construit son approche au gré de ses lectures : « Un peu de Jung par-ci, de Paulo Coelho par-là… Quand le dalaï-lama dit « ma religion c’est la bonté », ça m’intéresse. Quand Jésus conseille« ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », je prends aussi. Mais si d’autres choses ne me conviennent pas, je laisse ! »

Et même si certains, comme Dalila, Française de 25 ans, continuent d’affirmer qu’un pratiquant « doit respecter toutes les directives de sa religion », la majorité de jeunes – de toutes confessions – bricolent leur pratique, en liant nouvelle interprétation des textes et adaptation concrète à leur rythme de vie. Des adaptations qui ne sont pas toutefois pas forcément faciles à revendiquer à voix haute face la pression du « tout ou rien », venant autant des intégristes religieux que de certains laïcs opposés à toute forme de pratique...

A y regarder de près, même les plus traditionnalistes peuvent avoir leurs petits arrangements. La preuve par Rachel, juive orthodoxe new-yorkaise : « J’adore les repas de Shabbat entre amis, j’essaie de les préparer moi-même. La semaine dernière, j’ai fait pour la première fois mon propre challah [1], en forme d’oiseau. Quand j’ai posé la panière sur la table, tout le monde s’est marré ! J’aime essayer de nouvelles recettes, au lieu de me contenter des sempiternels soupes au poulet et poissons “gefilte”. Pour moi, les rites sont moins une question de dogmes et de règles rigides que de sens de la communauté. Le jour où je fonderai une famille, je ne me contenterai pas de suivre les traditions : je tâcherai de les lier aux notions de bienfait, d’amour et de respect. »

De fait, selon Soheib Bencheikh, mufti de Marseille, il est désormais absurde de diviser les fidèles en pratiquants et non-pratiquants. « Il y a surtout des croyants qui essayent de pratiquer », précise-t-il, donnant ainsi un statut à ces nouvelles façons de vivre sa foi en assumant sa liberté d’individu. L’imam français Tareq Oubrou, lui aussi, met des mots sur cette réalité : « La foi n’est-elle pas déjà une pratique ? La pratique personnelle reste pour moi une question à relativiser. Je pense qu’un individu qui, apparemment, n’exerce rien de sa religion (surtout les rites cultuels et certaines règles morales) peut vivre sa foi dans une sérénité et une humilité que l’on ne trouve pas chez beaucoup de ceux qu’on appelle – ou qui se disent – pratiquants. »

 

 

Une relation personnelle à Dieu

Autre grande nouveauté : les jeunes cultivent une relation directe et personnelle à Dieu. « Je n’ai pas besoin d’intermédiaire pour communiquer avec lui, ni d’être assise dans une église pour sentir sa présence ! clame Jennifer, étudiante à New York. Je peux me sentir connectée à Dieu à n’importe quel moment. Cette approche me sert dans mes rapports aux autres : je me dis qu’il y a du bon en chacun ; il s’agit juste de le trouver ! Dans mes actions, j’essaie aussi de sortir du formalisme pour privilégier l’ouverture, la simplicité, l’humanité. L’idée d’une relation personnelle à Dieu peut te suivre partout, contrairement à une affiliation religieuse plus formelle. »

Même son de cloche au Liban. « Au fil des expériences, j’ai trouvé ma propre façon de communiquer avec Dieu, pas forcément par la prière, commente une élève du lycée privé musulman de Saïda (voir vidéo). Parfois, je suis seule dans ma chambre et me sens proche de lui. »

Manar, étudiante beyrouthine de 19 ans, est druze – une branche ésotérique de l’islam, officiellement reconnue au Liban : « L’enseignement de la religion, dans ma communauté, est très codifié. Ça ne m’empêche pas d’entretenir une relation intime avec Dieu, à ma façon. On n’est pas croyant pour les autres, pour satisfaire qui que ce soit ! Personne ne peut juger ma foi, personne n’a à la connaître. C’est MA relation à Dieu, je la vis comme je veux. Par exemple, mes fringues ne correspondent pas à ce que je suis censée porter dans ma communauté. Mais Dieu n’est pas dans mes vêtements ! J’aime Dieu à ma façon ; je sais faire la différence entre le bien et le mal, je sais comment travailler, parler, me comporter en société. Ce qui me rapproche de Dieu, ce sont des principes de vie comme l’honnêteté ou la bienveillance, pas mon style vestimentaire… Dieu me connaît. Il est dans chacun de mes actes, chaque lieu où je vais. J’ai envie de nouer un lien très étroit avec lui. »

« Nous assistons à l’émergence du Je, du sujet, à une réappropriation de la religion : ce n’est plus le clan qui décide  », commente l’anthropologue française Dounia Bouzar. « Au niveau spirituel, confirme Jean-Baptiste de Foucauld, président de l’association Démocratie et Spiritualité, plein de gens bricolent avec les moyens qu’ils trouvent pour se construire un nouvel équilibre. »

Pour Olivier Roy, historien spécialiste de l’islam, la religiosité (c’est-à-dire la manière dont le croyant vit son rapport à la foi) est désormais bien plus répandue que la religion : « Les jeunes qui vont voir le Pape aux Journées mondiales de la jeunesse ne recherchent pas une explication théologique ou une autorité. Ils cherchent une expérience spirituelle, personnelle, immédiate, une jouissance du religieux. On les retrouve très peu à la messe du dimanche. »

 

 

Un désir de sens

Chez de nombreux jeunes, de toute obédience, revient aussi le même besoin de savoir et d’approfondir. S’ils ne pratiquent pas complètement, du moins expriment-ils un vrai désir de comprendre ce qu’ils font.

« Leurs horizons n’ont jamais été aussi ouverts, commente Thomas Uthup, responsable de recherche à l’Alliance des Civilisations (ONU). Grâce aux nouvelles technologies, ils peuvent s’informer, interagir avec des gens de différents endroits. Leur accès au savoir ne dépend plus d’une autorité. A partir de données et de points de vue récoltés ici et là, ils challengent cette dernière. Un jeune musulman américain peut désormais discuter de sa vision de l’islam avec un Indonésien, un Sénégalais, un Pakistanais ou un Marocain. Des chrétiens du monde entier peuvent échanger sur l’avortement, le mariage des prêtres, leur relation aux dogmes… Et remettre ainsi en question des notions jusque-là considérées comme indiscutables. »

Ces jeunes croyants disent également, comme Rachida, musulmane française de 24 ans, leur « désir de modernité ». Sous-entendus : une approche dépoussiérée dans la forme, le ton, les angles, le langage. Et des espaces ouverts à la société, à d’autres courants de pensée –« sans oublier les athées, sans qui nous ne pouvons avancer dans un véritable pluralisme », précise l’auteure franco-algérienne Bétoule Fekkar-Lambiotte. « Nous voulons pouvoir parler de tout, sans tabou, souligne Rachida. Des rapports hommes-femmes, de la laïcité, de la modernité. De la violence et du terrorisme, car pour les musulmans aussi, ces actes et ce climat représentent une grande souffrance. »

Sous-entendus aussi : des leaders religieux plus en phase avec la société dans laquelle ils vivent et ses questionnements. « La Bible a été écrite par des hommes il y a 2000 ans. Les normes de l’époque ne sont pas celles d’aujourd’hui, plaide Joey, Libanais bouddhiste de 17 ans (voir portrait). Idem pour le Coran : le contexte a changé, on ne peut pas s’y référer stricto sensu. » « Quand t’es jeune, les gens plus âgés te paraissent toujours rabat-joie et déconnectés du monde ! sourit Anna Su, cadre dans l’industrie musicale à Hollywood. Certains te guident vers la compassion et l’amour. Mon pasteur, par exemple, est un homme très cultivé, qui m’éclaire sur beaucoup de choses, à partir des pensées de philosophes et de théologiens. D’autres, en revanche, sont effectivement barjots : ils sortent les choses de leur contexte, essaient d’utiliser la religion pour asseoir leur pouvoir et leur influence. »

«  Imams arriérés dont le discours n’a plus rien à voir avec le monde actuel  » (dixit Walid, adolescent algérien), distances prises par de nombreux jeunes catholiques avec l’Église, suite à des positions (contraception, préservatif) jugées contraires aux évolutions de la société… Pour le Père Ramzi, prêtre lazariste à Beytouth (voir interview), il est effectivement urgent de transmettre « l’esprit plutôt que la lettre » : « La religion, quelle qu’elle soit, doit être ouverte. Oser réfléchir, remettre en question. C’est un signe de respect pour le sens critique de l’homme – si une chose n’était pas discutable, c’est que Dieu limiterait l’intelligence humaine ! Selon moi, on n’a pas le droit de croire sans comprendre. »

 

 

Stop à l’instrumentalisation

La tendance à la réflexion et à la modernité trouve cependant aussi son mouvement contraire. Face aux jeunes qui, comme Marianne, française catholique, n’ont pas « une perception dogmatique de la foi », parlent de « ressourcement, plutôt que de devoir » et mettent leur exigence sur « les relations humaines et l’engagement citoyen », plutôt que la stricte observance des règles, certains sont à la recherche d’un religieux clé en main.

« Le succès des évangélistes fondamentalistes est de proposer un sens fermé et définitif, des principes simples, hostiles à une société complexe, sans place pour le questionnement, explique Jean-Baptiste de Foucauld. La fragilité des individus explique la séduction de ces systèmes de “sécurité sociale” spirituelle ». Pour Olivier Roy, ces tendances correspondent à un véritable « marché du religieux ». « Nous assistons à des formes de retour qui donnent le phénomène du Born again (celui qui renaît à la religion), dans toutes les confessions. Un Born again redécouvre la foi et décide qu’à partir de ce moment-là, sa vie entière se place sous le signe de cette redécouverte ».

Le terreau du terrorisme ? La hantise du fondamentalisme et de sa version violente favorise les amalgames d’une opinion publique largement sous influence médiatique. Suite aux terribles attentats commis à Londres en juillet 2005, un quotidien français titrait L’Europe face aux prêcheurs de haine avec, en demi-page, la photo… d’une expulsion d’imam intégriste ? d’un rassemblement de barbus appelant à la guerre sainte ? Non : d’une simple salle de prière de mosquée parisienne. Malgré des articles et un éditorial nuancés, chacun connaît « le choc des photos » et leurs conséquences sur l’imaginaire collectif... « Parce qu’on ne déconstruit rien et qu’on se nourrit de prêt-à-penser, commente Dounia Bouzar. En étudiant mieux le profil des terroristes, on se rend compte qu’il ne s’agit pas de grands pratiquants. Ceux qui tombent dans le radicalisme sont des jeunes en recherche d’extase, avec des profils psychologiques très perturbés. Souvent, la religion a remplacé la drogue… Ils ont plusieurs points communs : père absent ou déchu, peu de mémoire transmise par la famille, aucune attache à un territoire et à une histoire. Ils sont de nulle part. Si le jeune se sent algérien, américain, français, il ne se radicalise pas, parce qu’il est relié à un fil sur terre. »

D’où la dénonciation par les jeunes modérés (c’est-à-dire la quasi-intégralité !) de l’instrumentalisation de la foi. « Les religions peuvent t’apporter des choses bien, mais je m’insurge contre leur façon, parfois, de s’appuyer sur les croyances pour institutionnaliser la spiritualité et prétendre avoir les réponses à des questions extrêmement difficiles, estime Raffi, américain agnostique. Bien entendu, il ne faut pas généraliser : les religions sont vastes et offre une multitude de perspectives, mais j’ai l’impression qu’elles sont souvent une histoire d’argent, d’influence et de pouvoir. Si certains principes me semblent justes, je les incorpore à ma vie, quelles que soient leurs origines. »

Un point de vue largement partagé : « La religion est devenue pour certains un moyen de faire passer des messages personnels et de servir des intérêts individuels », regrette Hindou, musulmane, responsable d’une association de femmes autochtones au Tchad. « Les hommes ont perverti la religion, ils en ont fait une affaire d’exclusion et de fausse piété, alors qu’elle est une affaire de vivre ensemble et d’amour mutuel », soupire aussi Anna Su. « Se battre au nom d’un Dieu, quel contresens ! tempête Claire, 34 ans (France). Ces gens-là n’ont aucun intérêt à la paix, ils manipulent la foi et les peurs de leurs concitoyens pour asseoir leur emprise et leur pouvoir. Où est l’esprit de compassion, de bienveillance, censé guider nos actes et donner du sens à nos vies ? »

Un « halte-là » qui vise non seulement les religieux eux-mêmes, mais leur lien au système politique. « La religion ne doit rien avoir à faire en politique, poursuit Raffi. Les hommes de foi sont là pour nous aider à intégrer leurs systèmes de valeurs morales dans nos vies, pas pour administrer la vie de la cité ! Qu’ils laissent les gouvernements et la société établir son propre ordre moral – dont certains aspects peuvent s’inspirer de la religion, mais pas en être une déclinaison. » Anna Su, pourtant très pratiquante, confirme : « Je prie avant le repas, je vais à l’église toutes les semaines, j’étudie la Bible… Mais j’estime que la religion ne doit pas influer sur les décisions politiques. Cela risquerait de porter préjudice aux minorités et aux libertés individuelles. Aucune pratique ne doit être imposée, aucune religion ne doit être favorisée. »

Amy Berenson, conseil rabbinique à New York University, pense même « qu’en matière politique, l’influence de la religion est dangereuse ». « Bien sûr, estime-t-elle, la culture de chaque individu modèle sa perception du monde. Mes valeurs juives joueront sur ma position dans un débat, les problèmes que j’estime urgents, la façon dont je les traiterai. Mais elles ne doivent pas intervenir au niveau d’un gouvernement ou d’une loi ! Justifier un comportement par un "le texte dit que", ce n’est pas suffisant. Tu peux tout faire dire aux textes… J’essaie plutôt d’apprendre aux gens à forger et fonder leur propre point de vue. »

 

 

Alors pourquoi avoir besoin d’un Dieu, si la jugeote, la moralité et l’humanité suffisent ?

« Quand tu es, comme moi, diplômée de Princeton, tu peux vite prendre la grosse tête ! s’amuse Amber, 23 ans, professeur de français dans le New Jersey. Prier et pratiquer certains rituels m’aide à me recentrer, à renouer avec certaines valeurs, à rester humble. » « L’idée de Dieu est une espèce de garde-fou, conclut Jennifer (New York). La sensation d’une extériorité est importante pour t’inciter à aller de l’avant, te fournir un miroir, mettre les choses en perspective. C’est comme un objectif aussi, une sorte d’état parfait à atteindre. Et un moyen de supporter les aléas de quotidien : te dis que tout ça a un sens, même s’il t’échappe… »

 

 
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