Thème : les crimes sexuels commis par l’armée japonaise, entre 1930 et 1945. « Pendant l’occupation de la Corée par le Japon, près de 200 000 Coréennes ont été kidnappées, déportées, violées, battues, tuées, abandonnées, explique Jung, historienne de formation. Peu en ont réchappé ; les survivantes sont restées blessées, physiquement et psychologiquement. » En Corée, la question a émergé dans les années 90, quand d’anciennes victimes ont trouvé le courage de rompre le silence. « Au-delà de l’émotion suscitée par de tels témoignages, ce fut un moyen pour la population d’exprimer sa souffrance envers la période d’occupation nipponne. »
Le sujet dépasse pourtant largement le cadre national… et historique. « À l’époque, des Occidentales aussi ont été prostituées de force. Et aujourd’hui encore, partout dans le monde, des milliers de femmes sont victimes de trafics de chair humaine. » Interroger le passé pour sonder le présent, susciter la réflexion et appeler à vigilance, tels sont les objectifs de Jung. « Le développement économique ne cesse d’accroître les écarts entre les riches et les pauvres. Pour éviter la méfiance et le repli, il faut encourager l’ouverture à l’autre, développer l’esprit critique. » Par la bande dessinée ? « Les manhwas s’en sont longtemps tenus à des sujets frivoles. Je n’ai rien contre ! Mais j’estime de mon devoir d’aborder des choses plus sociales. Le format BD permet de mieux rentrer dans l’histoire, de s’en sentir acteur. »
Et ça marche : bien que très dense, Femmes de réconfort s’avère rythmé, humain, malicieux. « Je ne souhaitais pas m’inscrire dans la tristesse ni le ressenti, juste soulever une question, inviter à la réflexion. » En Corée, au Japon et ailleurs. « Le sujet est universel… C’est pourquoi mes trois prochains ouvrages lui seront aussi consacrés. Parce qu’il faut en parler, en faire parler, encore et encore. »
4 QUESTIONS A JUNG KYUNG-A
Le déclic qui t’as incité à réaliser ce livre ?
La naissance de ma fille en 2002 et le déclenchement de la guerre en Irak en 2003. Ces deux évènements m‘ont fait réfléchir sur la condition des femmes dans la guerre, et les conséquences horribles des conflits armés sur les populations féminines.
L’appellation « femmes de réconfort » ?
Une manière très politiquement correcte pour les Japonais de désigner ce qui n’est rien d’autre que de l’esclavage sexuel. Autant te dire que les victimes de telles atrocités détestent ce terme…
L’organisation de la traite a été orchestrée avec une glaçante rationalité…
Au début, le système reposait sur des restaurants et des bordels, où des femmes étaient mises à disposition des soldats, hors du contrôle de l’armée. Mais cela a vite posé des problèmes de maladies vénériennes, qui perturbaient le fonctionnement militaire. Alors l’institution s’est emmêlée… Les maladies vénériennes ont d’ailleurs été un des prétextes utilisés pour légitimer cette pratique esclavagiste. Autant que possible, les femmes raflées devaient être vierges, afin d’éviter les risques de contamination.
Encore aujourd’hui en Corée, le viol n’est pas réprouvé avec ardeur…
Le pays occupe le deuxième rang mondial pour les violences sexuelles. La preuve d’un viol doit y être établie par plusieurs sources convergentes. Et les sanctions ne sont pas toujours très sévères… Ce livre est une façon pour moi d’inciter les mâles coréens, toujours prompts à s’indigner du comportement des Japonais durant la guerre, à s’interroger sur leurs propres pratiques. Et de questionner le fait que les femmes demeurent, encore et toujours, des victimes de la violence masculine.























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