Camillo, neuf ans, est formel : « Manu Chao est chilien ! » Ses parents, Colombiens new-yorkais, plus circonspects : « Européen, c’est sûr. Italien peut-être ? » En Turquie, on le pense algérien… à moins que ce ne soit espagnol ? Pas de quoi froisser « l’identité nationale » de l’artiste français : « Pour moi, ça n’a jamais rien signifié de concret ni d’important. Un drapeau ne pourra m’émouvoir que par une belle association de couleurs… Un mec de Tourcoing ressemble plus à un Liégeois qu’à un Marseillais. De même qu’il existe un monde entre la culture d’un Madrilène et celle d’un Basque. Les frontières imposées ne sont que celles de l’argent, de la guerre et de la souffrance. »
Cette volonté de faire table rase des cloisonnements a toujours présidé à la démarche du p’tit gars. Dès la Mano Negra : « Ce groupe rassemblait des mecs d’origine française, arabe, hispanique, se souvient Abdelkrim, 30 ans, banlieusard parisien. Ils chantaient dans toutes les langues, mélangeaient rock, rap, raï, reggae, punk, flamenco. Une révolution, un pied de nez aux skinheads fascistes qui traînaient dans les quartiers ! » Un état d’esprit qui fit de la Mano Negra l’un des piliers de la scène musicale des années 80-90. Et fédéra un public autour de son leader, en France comme ailleurs. « J’ai grandi en écoutant Manu Chao,témoigne Pedro, 27 ans, DJ et livreur à Brooklyn. C’est mon super héros ! J’adore l’énergie et le message de sa musique, ainsi que sa manière d’être, à la fois profonde et sincère. Des trucs que les nouvelles générations devraient prendre en considération ! Avant d’émigrer aux USA, ma famille vivait à Quito, Équateur. J’ai découvert la Mano Negra lorsque le groupe est venu, au début des années 90, jouer gratos dans l’ancien quartier colonial de la ville. Ce concert a provoqué une onde de choc dans le pays : des artistes de renommée internationale prenaient le temps, malgré l’absence de marché pour leurs disques dans une zone aussi pauvre, de s’intéresser à un coin du monde dont tout le monde se foutait ! Leur démarche a été vécue en Amérique du Sud comme un acte de soutien très fort. »
Été 2007. Manu Chao et ses musiciens bouclent une tournée aux États-Unis. « Certains n’ont pas compris ce qu’on allait foutre chez les Ricains, commente Gambeat, bassiste de la bande. Il ne faut pas confondre les gens et leurs dirigeants. S’il y a 30% d’abrutis, intéressons-nous aux autres. » Jeunes, tous styles, toutes origines. Latinos, bien sûr, mais pas seulement. Cure de jouvence pour celui qui, en France, en Amérique latine, en Italie, en Espagne, déclenche la fébrilité et remplit les stades ? « Tu sais, on joue davantage dans les troquets que dans de grosses salles ! rétorque Manu. C’est d’ailleurs plus difficile : si ta chanson est pourrie, dans un bar, tu le sais tout de suite… » Aux États-Unis, la mayonnaise a pris. « On sent une réceptivité, un mouvement, un truc qui prend de l’ampleur. » Y compris dans la volonté de porter haut certaines revendications. Brandis dans le public : une banderole « immigrants are not criminals », le drapeau mexicain, un T-shirt de Bob Marley…
Manu Chao, nouveau porte-voix de ceux qui rêvent d’un monde moins cloisonné ? « Je refuse le rôle d’icône : trop lourd à porter ! On a tous des voisins, on est tous d’un quartier : à chacun d’agir à son niveau. Rester ouvert, conscient des dégâts que peuvent causer nos gouvernants, prêt à manifester contre des politiques qui œuvrent plus à accroître la folie de ce monde qu’à améliorer le vivre ensemble... Le concert de ce soir fut un joli moment. On aurait bien joué encore quatre ou cinq chansons, mais on nous a carrément coupé le son à cause de l’orage. En Argentine, on aurait attendu un peu puis on aurait repris ! »
CARNET DE ROUTE
Dans une demi-heure, mon réveil devrait sonner à Paris. Dans une demi-heure, je m’endormirai à New York. Il est une heure du matin, j’ai six heures de décalage horreur dans la tronche, je marche sous la pluie dans Brooklyn déserté… et tout va bien. Comme à chaque fois que scintille en moi cette petite flamme, cette impression de résonner.
Début de l’histoire à 6h. Lever de soleil sur Highland Park, premiers va-et-vient du bus Q56 sur Jamaïca Avenue. Café au distributeur de la YMCA. Descente à la salle de gym, coup d’oeil aux habitués. « Pour lancer la machine, suffit de pédaler. » Pas le premier coup de main spontané depuis mon arrivée, sûrement pas le dernier. Fin de matinée, marche dans Cypress Hills à la recherche d’une station de métro. Van Siclen Avenue, ligne J direction Broad Street. Broadway Junction, ligne A, ligne truc, je m’y perds. « Le train express. » Ah ouais. « Dans l’autre sens. » Allons bon. Grand Army Plazza, m’y voilà. Prospect Park West, descendre 13 blocs sous le cagnard. Plutôt cosy par ici ! Exit les gamins grassouillets qui débordent des trottoirs de mon quartier, bonjour les promeneurs de chiens bardés de labradors lustrés. 9ème rue, entrée de Celebrate Brooklyn : ouf, j’y suis.
« Blake, the press rep ? » Pas arrivé. « Jack ? » Allons voir. Un bénévole, un autre, un troisième, on se passe la main pour me conduire derrière la scène. Le directeur du festival est là, dans un coin de la loge. Interview souriante. La conversation arrive sur Manu Chao : « il est derrière vous ». Je lance un « ouais ouais » blasé... et me retrouve avec lui nez à nez. « Euh, bonjour, enchantée... » 15h30. Début des balances. Riff de guitare. Pour balancer, ça balance ! Un sourire par ci, deux mots par là, l’équipe me fait une petite place. « Le groupe a besoin d’oranges pour je ne sais quel rite avec des plantes et du gingembre », me lance malicieusement miss buvette. « Je voudrais être journaliste musical, me confie un autre préposé du bar. Le guitariste est vraiment trop bon, devrait avoir plus de solos ! » Un moment avec Gambeat, le bassiste, un autre avec Pedro, Equatorien made in Brooklyn… De conversation en conversation, j’écoute, j’observe, je me fonds.
18h. Arrivée du public. Voyons, quelles têtes ils ont ? A l’entrée, deux mecs tentent de revendre des places : « En espagnol, comment on dit ticket ? Boleto ou billete ? » Une donzelle milite pour la fin des conflits au Darfour (Soudan) : « Bonne récolte, le public de Manu Chao est plus sensibilisé que les autres ! » Ambiance résolument décontracte. 19h30, rappel des troupes, ça va commencer. « Il paraît qu’en France et en Amérique latine, c’est une super star ! », me glisse une photographe américaine. Attends un peu, ma grande, tu vas comprendre… Premières notes, le ton est donné. Le set a beau être hyper rodé, le truc fonctionne. Dans le public, ça pogote. Sur scène, ça se donne. Y a qu’à voir les regards de Manu et sa bande : les gars sont là, à 100% dans le moment. De l’énergie, de la bonne, de la vraie, de celles qui carburent au plaisir et à l’humanité. « I’m sorry to dedicate this song to bad politicians. Education for everybody, job for everybody, Ok Mister White House ? » Et à l’engagement, évidemment...
21h30. Tempête à l’horizon, le directeur du festival panique. Pas le public. Le lien est créé, pas question de le briser. Du coup, sous la flotte, le truc pourrait prendre un p’tit côté Woodstock ! « I will always come back, Brooklyn »… Fin de scène. La foule est partie, restent les invités. Sonnée par le jetlag, saoulée par le brouhaha, l’ambiance me paraît surréaliste. Qu’est-ce que je fous encore là ? Ah oui, j’attends que la pluie cesse...
22h30, 4h30 heure française, je fais quoi ? Faut que je rentre dans mon barrio, moi ! Allez, j’abdique. Je me lève, me faufile, dis au revoir à Gambeat et puis là, une voix : « Alors princesa, raconte-moi : depuis tout à l’heure, je te vois discuter avec plein de gens… » Manu. Des dizaines de coups de fil, huit heures de vol, 43 « est-ce une bonne idée », 32 « mais qu’est-ce que je fous là »… et poum, ça résonne. Je suis là parce que. Parce que ça vaut le coup. Parce que ce soir, j’ai vu l’humanité se comprendre, parce que cette énergie existe. Parce que Chao et les siens ne sont pas dans la posture. Juste des mecs qui se sont rendu compte, n’en déplaisent à certains, que cette Terre n’avait pas de nombril, mais un cœur. Et que c’est là qu’il fallait être : au cœur du monde.






















