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Césaire et l’esclavage

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15 Mai, 2008
Par: Marine Carlier

L’esclavage occupe une place centrale dans les écrits d’Aimé Césaire. L’auteur martiniquais fut l’un des premiers à briser le silence, dire la souffrance, la brutalité, le traumatisme de cette expérience. Et à chercher les moyens de les dépasser.

 

« J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un homme qu’on jette à la mer... les abois d’une femme en gésine... des raclement d’ongles cherchant des gorges... des ricanements de fouet... des farfouillis de vermine parmi des lassitudes... »(1)
 
C’est le poète, plus que l’homme politique, qui parle : les images, les émotions, les silences de la poésie donnent de la puissance à ses propos. Il dit l’horreur de la traite négrière de manière brute, crue. Mais il dit aussi la blessure intime que cette mémoire a ouvert en chaque descendant d’esclave.
J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un couloir obscur
J’habite un long silence
J’habite une soif irrémédiable
J’habite un voyage de mille ans
J’habite une guerre de trois cents ans
(...)(2)
 
Césaire dénonce l’esclavage non comme une pratique limitée dans le temps, mais comme une manière de penser, un système, une doctrine : il ne suffit pas de dire que tout ça appartient au passé, que de nos jours l’esclavage est aboli. Non, ses écrits montrent la nécessité de comprendre ce qui a rendu possible cette barbarie, de décrypter ce sentiment de supériorité qui a permis aux Occidentaux de s’approprier des hommes comme des marchandises.
 
« Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la nègrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher quenous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes. »(3)
 
Son regard sur l’abolition de l’esclavage en France est sans concessions. Dans un essai sur Victor Schoelcher (l’homme du décret de l’abolition de l’esclavage en 1848), Césaire montre de l’estime pour le courage politique de l’homme mais souligne l’aspect insuffisant de son oeuvre : « Le racisme est là. Il n’est pas mort. »(4). Schoelcher, selon lui, continue à porter un certain paternalisme bien européen. Et l’abolition reste ambivalente : les affranchis sont toujours des colonisés. Les maîtres reçoivent une compensation pour la « perte » de leurs esclaves, comme si c’était eux qui devaient être dédommagés...
 
Césaire se positionne aussi contre l’idée de demander « réparation » pour l’esclavage. Il estime que l’histoire est irréparable. Voit le danger que comporte l’idée de réparation financière : une occasion de faire d’un problème moral une simple transaction commerciale, un moyen pour les Européens d’effacer cette histoire, de payer pour s’en débarrasser plutôt que d’en tirer des enseignements... Ce refus de la réparation n’est pas synonyme de passivité, de découragement face au poids de l’histoire. Césaire insiste : il faut sortir de la victimisation. Se reconstruire. Etre responsable de soi-même.
«  Je ne veux pas transformer cela en procès, actes d’accusation, rapporteurs, dommages, etc. Combien ? Tant de chiffres sont avancés ... je pense que ce serait même leur faire la part belle : il y aurait une note à payer et ensuite ce serait fini ... Non, ce ne sera jamais réglé. » (5)
 
Il montre, pourtant, comme cette reconstruction est difficile. Le souverain de La tragédie du roi Christophe se démène avec son passé d’esclave ; en voulant redonner fierté à son peuple, il reproduit les travers des grandes cours européennes, et devient un dictateur sanguinaire... Une manière pour Césaire de montrer qu’il ne suffit pas de se lamenter sur son sort. Ni de se battre pour l’émancipation : le véritable combat commence après, quand l’homme, une fois libre, se retrouve face à lui-même.
 
« Après l’indépendance, c’est la tragédie. Car c’est à ce moment-là, et les gens devraient s’en rendre compte, que la lutte difficile commence, que la lutte pour la libération prend son sens (...) C’est là le côté le plus viril de la lutte, mais aussi le plus dur. Car l’esclave, à la limite, n’a pas de responsabilités : théoriquement, il se contente de faire le travail qu’on lui ordonne de faire, de manger et de dormir. Naturellement, il est bien plus difficile d’être un homme libre que d’être un esclave. Mais toute la dignité de l’homme vient de ce qu’il préfère la liberté difficile à l’esclavage et la soumission faciles. »(6)
 
Tâche difficile que de vivre libre, debout, après avoir été un homme enchaîné et exploité. Cet immense défi est, pour Césaire, la première nécessité. « Il faut vivre avec cet irréparable pour mieux le dépasser », résume l’historienne Françoise Vergès. Et le poète conclut :
 
Et elle est debout la négraille
la négraille assise
inattendument debout
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang (...)
debout sous les étoiles
debout
et libre (...)
(7)

 



(1)Cahier d’un retour au pays natal, 1955
(2)Calendrier laminaire, extrait de Moi, laminaire », 1996
(3)Cahier d’un retour au pays natal, 1939
(4)Victor Schoelcher et l’abolition de l’esclavage, 1948
(5)Nègre je suis, nègre je resterai, entretiens avec Françoise Vergès, 2005
(6)Interview à Khalid Chraibi, 1965. A lire sur oumma. com
(7)Cahier d’un retour au pays natal, 1939

 

 
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