Michael Jackson en était, pour beaucoup, le plus célèbre symbole. Né avec un teint foncé « perdu » au fil des années (officiellement à cause d'un vitiligo), était-il habité des mêmes démons que les nombreuses personnes qui éclaircissent leur peau ? Quel qu’en soit le prix ? Bon nombre de produits reconnus comme nocifs (particulièrement ceux contenant de l’hydroquinone) sont interdits par l’Union européenne. Pourtant, la pratique ne faiblit pas. Un réseau d’importation de produits de dépigmentation a récemment été démantelé. Les marchandises étaient destinées à des salons afro du 18e arrondissement parisien. Saisie effectuée : plus de 100 000 pots de crème.
Danger
En plus de ces produits décapants, des substances légales destinées à unifier le teint sont également utilisées, voire des médicaments détournés de leur fonction. Lorsque l’on pénètre dans une boutique de cosmétique afro, les rayons consacrés aux crèmes éclaircissantes sont toujours légion. Il y en a pour toutes les bourses. Avec des conséquences non négligeables : les crèmes « efficaces » provoquent des maladies du foie, des défauts de cicatrisation et la destruction de mélanocytes pouvant conduire à des cancers. Née au sein de la communauté noire dans les années 60, aux États-Unis, cette pratique s'es rapidement répandue en Afrique. Depuis lors, le phénomène reste difficile à évaluer quantitativement. Peu d’enquêtes ont été réalisées ; les chiffres qui en résultent sont très divergents, au point d’interroger les modalités de recueil des données. « Il n’y a aucune typologie de la population qui utilise ces produits», remarque Isabelle Mananga, fondatrice de l'association Label Beauté Noire qui milite pour sensibiliser aux dangers du blanchiment. La pratique concernerait toutes les couches sociales, tant en Afrique (où elle touche les notables comme les gens de petite condition), que une question de santé publique, au même titre que les dangers de l’exposition au soleil. Il ne faut pas stigmatiser les personnes, mais indexer le danger et informer les consommateurs », souligne Isabelle Mananga.
Addiction au teint clair
Khadi Sy Bizet, dermatologue conseil en esthétique des peaux noires, a une autre lecture du phénomène : « À la différence des blanches qui cherchent à bronzer, les noires qui s’éclaircissent n’arrêtent pas forcément suite à de premiers soucis de santé. Leur pratique relève de l’addiction. Un accompagnement psychologique est souvent nécessaire pour espérer en sortir ». Alors, que représente cette clarté qui attire tant ? Session d’information organisée par Isabelle Mananga. « Pour être à la mode il faut être claire », expliquent des jeunes filles nées en France. Certes, la majorité des modèles de beauté noire tels que Rihanna ou Beyoncé sont loin d’arborer le teint ébène d’une Alek Wek. Le docteur Bizet voit passer dans son cabinet des femmes de plus de trente ans, ayant généralement grandi en Afrique : « Malgré l’impact des modèles médiatiques et les discriminations, le message est globalement passé chez les jeunes. La peur des conséquences sur leur santé les empêche de sauter le pas. » Les femmes qui ont cédé à la tentation évoquent l’objectif de « se sentir belles dans le regard de l’entourage immédiat » et « la volonté de plaire aux hommes », blancs ou noirs.
Image de soi
Les hommes qui s’éclaircissent sont moins nombreux mais ils existent, souvent originaires d’Afrique centrale (Congo, Gabon...). Une pratique liée à une image de soi dévalorisée ? Née de l’esclavage et de la colonisation ? Le docteur Bizet nuance : « Mes patientes n’évoquent jamais ces périodes sombres de l’Histoire, et je n’ai pas rencontré d’Antillaises qui s’adonnaient à cette pratique, alors que leur histoire reste marquée par l’esclavage. » L’historienne Françoise Vergès rappelle cependant que « dans tous les empires coloniaux, l’obsession autour de la pureté de sang va progressivement conduire à une hiérarchie de couleur, du plus clair au plus foncé ». Selon Céline Emeriau, chercheur : « On cherche à s’éclaircir pour se rapprocher d’un idéal de beauté métisse, et pas pour devenir blanc ! Le terme de « blanchiment » est ambigu, parce qu’il induit en erreur quant au but recherché. » Alors retournement de situation avec une fascination pour la beauté métisse ? « L’histoire du métis, comme figure de l’abjection, est liée à l’histoire de la colonisation esclavagiste et post-esclavagiste », rappelle Françoise Vergès... Ou pur déni de la beauté noire ? Au fond, le regard de la société, autant que la perception de soi, entre en jeu dans cette pratique. Et la frontière entre les deux est parfois difficile à définir. Encore aujourd’hui, une peau claire reste un symbole de réussite, qui améliorerait l’image sociale... En Afrique de l’Ouest, on vante la beauté des femmes peules à la peau souvent plus claire que la moyenne. Hassa, 45 ans, Malienne vivant en région parisienne, évoque la volonté de « faire comme les copines pour plaire à son mari », raison qui la pousse quotidiennement à s’enduire d’un mélange de produits : glycérine + gamme « vite fait ». Et ce depuis plus de dix ans, pour environ 100 € par mois. Son mari et ses enfants n’y étaient pourtant pas favorables. « C’est devenu mon plaisir, je me trouvais plus belle ». Avant de constater l’apparition d’une peau sans couleur uniforme, ainsi qu’un diabète. Son dermatologue l’a convaincue d’arrêter.
D’autres régions du monde n’échappent pas au phénomène. Au Japon, comme au Maghreb ou en Amérique latine, on cherche à être plus clair, pour des raisons liées tant aux traditions locales qu’à l’histoire mondiale. La mise en avant de personnalités au teint foncé, comme Michelle Obama, contribuera sans doute à ce que tout un chacun s’accepte. Le « Black is beautiful » américain des années 70 garde à ce jour toute sa valeur.
Livre de la beauté noire, Dr Khadi Sy Bizet, yg publishing, collection seconde vie.
Association Label Beauté Noire : 20 rue chateaubriand, 27000 eEvreux, labelbeautenoire@yahoo.fr
























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