Ton envie de départ, c’était d’écrire sur Bhopal ou d’écrire un roman ?
En 2001, une fois mon premier roman terminé, mon agent me dit «écris sur Bhopal». Je réponds «je ne veux pas». Il réplique «tu le dois»! Bhopal est au centre de ma vie depuis 1994: j’organise des campagnes de soutien, publie une newsletter et suis en contact quotidien avec la clinique que j’y ai créée (1). Le sujet était trop proche, trop personnel, pour que je lui consacre un roman. Mais je le connais bien… J’ai décidé de raconter l’histoire de cinq personnages, cinq appartenances, au sein d'une ville imaginaire nomme Khauf («khauf» signifie «terreur» en hindi).
Le narrateur n’est pas toi, mais Animal, un jeune Indien des rues, cynique et mordant, que la contamination chimique a privé de ses jambes. Trottait-il dans ta tête dès le début?
Au départ, je tenais quatre personnages (Zafar l’activiste, Nisha l’étudiante, Somraj le musicien, Elli la doctoresse américaine) mais n’arrivais pas à leur donner vie. Jusqu’à ce qu’un ami de Bhopal me dise «c’est parce qu’ils sont trop classe moyenne. Il faut que tu ailles à la base, chez les pauvres». Je réponds que je ne peux pas, que je ne sais pas ce que c’est de vivre dans la rue, d’avoir faim, de chier sur les voies ferrées… Mais il a raison, c’est là qu’il faut que j’aille. Alors je lis, je me documente, sans arriver à me départir du sentiment d’illégitimité. Un jour, je tombe sur la photo d’un mec qui se déplace avec les mains parce que ses jambes sont trop faibles pour le soutenir. C’est le déclic: le héros de mon livre, Animal, sera un jeune des bidonvilles, marchant à quatre pattes. Aussitôt, j’entends distinctement sa voix dans ma tête: «Qui es-tu, comment oses-tu prétendre écrire ce livre, toi qui ne connais rien à nos vies? C’est moi qui dois le faire!» Sur le moment, j’ai même rédigé une lettre à mon éditeur signée Animal pour l’informer que ce serait lui l’auteur du roman, mais je ne l’ai pas envoyée: moi ça me faisait rire, mais eux n’aurait pas apprécié les complications administratives engendrées!
«Cette nuit-là» et l’usine semblent des personnages à part entière. Leur relation aux protagonistes est vivante, charnelle, viscérale…
Très bien vu. Les gens de Bhopal entraînent un lien complexe avec «cette nuit-là» et l’usine. Elles sont comme un ogre qui continue de terrifier petits et grands. A Naples, la menace d’une nouvelle éruption du Vésuve plane sur les habitants. A Bhopal, c’est pareil; la ville est hantée par un fantôme. Quand Animal, dans le livre, monte à la tour de l’usine, il entend tout un tas de bruits. C’est vivant, ça fait partie d’eux.
Au fond, c’est un roman sur le regard: celui que porte les pays riches sur les pauvres, celui qu’on porte sur les autres et sur soi-même… Tu as même fait du lecteur un personnage, nommé Zoeil.
Le livre établit effectivement une dialectique entre Animal et nous. On voit souvent les autres sans les comprendre. Nos mots ne pourront jamais recouvrir la réalité des gens de Bhopal. Tu peux parler de justice, de décence ou de liberté, ça n’a pas de sens face à leur vécu. Comme quand les gens me vantent les merveilles de l’Inde, du genre «je suis allé à Madurai, j’ai vu des temples, des éléphants, et même pas un mendiant»! Ceci n’est pas l’Inde, c’est un fantasme. Ce qu’on appelle l’Inde se résume à quelques villes. Le reste, là où vivent la plupart des Indiens, n’a pas de nom, pas de statut, pas de loi, pas de boulot, pas de médicaments…
Le roman souligne la condescendance des regards, de la part des Occidentaux mais aussi de certains Indiens.
La classe moyenne indienne a un problème avec les pauvres. Peut-être parce qu’elle vit à côté d’eux: dans une ville comme Bombay, les tours flambant neuves jouxtent les bidonvilles. Ils doivent s’en foutre, sinon ils auraient déjà fait quelque chose! Quand ils me congratulent sur mon livre, ça me fout en colère... Un jour, une journaliste indienne me dit «Animal a une vision distordue du monde parce que son corps l’est». Mais pas du tout! Pour lui, elle est normale! Et sa réalité est aussi valable qu’une autre... Quand on me fait des remarques sur la vulgarité de ses paroles, je réplique que le silence qui entoure Bhopal est bien plus obscène que tout ce qu’il pourrait dire. Et qu’il nettoiera son langage quand la ville l’aura été!
Si la catastrophe avait lieu aujourd’hui, tu penses qu’elle serait mieux traitée?
Son ampleur serait aussi grave, mais les journalistes afflueraient davantage, et ne lâcheraient pas aussi vite. En 1984, atteindre Bhopal était difficile; maintenant, il y a trois vols par jour! Le problème cependant n’a jamais été la compassion de l’opinion publique, mais le pouvoir d’Union Carbide, et la position du gouvernement indien, qui ne fait rien pour Bhopal et n’exige rien de la compagnie américaine, parce qu’il veut attirer des firmes occidentales… A Bhopal, en 25 ans, rien n’a changé. Sous la pression des organisations internationales, les autorités ont collecté quelques déchets, mais les ont entreposés dans un coin de l’usine, où ils continuent de polluer le sol et l’eau! Les bébés naissent avec des maladies et des infirmités, le lait des mères est contaminé, les gens meurent très jeunes…
Dans quel état d’esprit sont les gens de Bhopal ?
Sans espoir, mais pas prêts à lâcher! Ils ne croient plus aux grandes promesses, mais continuent à se battre. A ce jour : douze grèves de la faim, 1120 manifestations, 1500 marches vers Delhi… Et 23 000 morts, 568 000 blessés. Le seul moyen de faire bouger les choses est de mettre la pression sur les autorités. Non seulement pour obtenir justice et réparation, mais aussi pour éviter que ce genre de catastrophe se reproduise ailleurs.
Concrètement, comment aider ?
Outre la participation aux campagnes de mobilisation, les gens peuvent soutenir la clinique Sambhavna, qui ne vit que de dons individuels (www.bhopal.org). On y soulage gratuitement les souffrances des habitants en utilisant au cas par cas allopathie et médecine indienne à base de plantes, de techniques de respiration et de mouvements de yoga. Les gens de Bhopal sont déjà rongés par les produits chimiques, on essaie de ne pas en rajouter ! On a ainsi développé des protocoles naturels contre l’anxiété, les allergies, le diabète… Qui sont aussi des pistes pour guérir les maux de l’Occident.
REMEMBER BHOPAL
1984 : l’usine de pesticides de la firme américaine Union Carbide libère un nuage de gaz hautement toxiques au-dessus de la ville indienne de Bhopal. Selon Amnesty International, 8000 personnes en meurent immédiatement, 500 000 tombent malades ou sont handicapées. Le site est abandonné, la population non prise en charge et la zone non dépolluée. Conséquence : 15 000 morts supplémentaires, et une épidémie qui ne cesse de s’étendre, du fait de la contamination des sols, de l’eau et du lait maternel. La catastrophe de Bhopal est le plus grave désastre industriel à ce jour. Les habitants vivent toujours dans des conditions déplorables...
Le 2 décembre à Paris
Un Bus-Expo conçu par Bhopal Medical Appeal avec le concours d’Amnesty International achève une tournée en Europe pour marquer la vingt-cinquième année des conséquences de la catastrophe. Allez à leur rencontre ! www.bhopalbus.com
Rencontre avec lndra Sinha, Susan George et Jean- Noël Pancrazi, animée par Vaiju Naravane, correspondante de The Hindu. De 18h30 à 20h30. En partenariat avec l’association France-Union Indienne. Maison des Sciences de l’Homme, Cafétéria, 54 Bd Raspail, 75006 Paris
En mots et en images
Cette nuit-là, Indra Sinha, Ed. Albin Michel. www.indrasinha.com et www.khaufpur.com. Voir aussi www.bhopal.org
No more Bhopals, livre de photographies signé Micha Patault. 25% du prix de vente destiné à soutenir Bhopal Medical Appeal. www.michapatault.com
Bientôt le film ? Le réalisateur anglais Michael Anderson a acheté les droits de Cette nuit-là. Recherche de financements en cours…
(1) 1994 : Indra Sinha, grand nom de la publicité britannique, tombe sur des photos des conséquences de la catastrophe de Bhopal. Le choc. «Pendant mes dix premières années de carrière, je n’ai fait que m’amuser, estime-t-il. Le monde de la pub à Londres dans les années 70 et 80 était plein de gens amusants et intelligents qui s'amusaient bien et se connaissaient tous. Nous avions une vie très facile et étions horriblement gâtés, et bien trop payés. Et puis un jour, on nous a demandé d’écrire un slogan pour Amnesty International…» Pendant un an, Sinha se bat pour rassembler l’argent de la campagne publicitaire, allant jusqu’à acheter une double page dans The Gardian. Le succès est inespéré. Les fonds recueillis sont de 60 000 livres : la clinique de Sambhavna voit le jour. A 45 ans, il abandonne définitivement la publicité pour se consacrer à l’écriture et aux œuvres de charité (campagnes en faveur d’Amnesty International et Bhopal Medical Appeal). A ce jour, la clinique a traité (gratuitement) plus de 30 000 patients. www.bhopal.org






















L'impunité de ces gens-là , ça
L'impunité de ces gens-là , ça me fout hors de moi ! Faut faire du bruit autour du sort des victimes de Bhopal... et soutenir les actions de la Clinique. Prenez sur votre budget "cadeaux de Noël", ça vaut le coup ! ;-)
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(1) : disponible prochainement