Asie / Pacifique Vivre ensemble

Avoir 20 ans à Nouméa

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4 Avril, 2007
Par: Eric Guimbault

Vivre sur une île provoque un sentiment subtil et particulier. En Nouvelle-Calédonie, beaucoup de jeunes se sentent à l’écart des problèmes du monde. Le soleil et les cocotiers suffisent-ils à éradiquer les difficultés ? Sous la carte postale, la réalité.

Pas de terrorisme, de chikungunya, de grippe aviaire ni d’invasion touristique : posée au milieu du Pacifique Sud, la Nouvelle-Calédonie semble juste une île « fin loin », comme on dit dans le coin. Mais quand une grève bloque le port ou l’aéroport, les marchandises n’arrivent plus, les magasins se vident et toute la population se rue aux pompes à essence. « C’est le truc qui m’énerve le plus ici ! Cette mentalité syndicaliste de gens qui mélangent la politique et le business. Résultat : on a des barrages pour tout et n’importe quoi ! »En stage de BTS négociation/relation clients à Océane FM, une radio locale, Yash, 19 ans, sourire franc et look décontracté, n’a pas sa langue dans sa poche. « Mon père est d’origine guadeloupéenne, ma mère vient de Futuna, moi je suis né à Nouméa et je me sens calédonien. J’aime ma vie, toujours dehors, à faire du sport avec mes potes. Le seul problème, c’est les études. Sur ce plan, on n’est pas gâté ! Si tu veux poursuivre un cursus universitaire, tu dois aller en métropole. J’ai rien contre, j’ai envie de découvrir un autre style de vie. La France, on nous en parle tellement à l’école ! Gamin, je l’imaginais gigantesque ; quand j’y suis allé à 15 ans, ça m’a paru moins impressionnant ! J’avais de la famille en banlieue parisienne ; les jeunes en bas des immeubles me faisaient un peu peur, vu ce que racontaient les médias sur les cités. Mais il ne m’est rien arrivé, on m’a seulement dit que je posais trop de questions ! »

 

Pour les jeunes Calédoniens, la métropole représente LE grand pays, moderne, puissant. Beaucoup n’y mettront jamais les pieds pour des raisons financières. Ceux qui ont l’opportunité d’y aller en reviennent souvent surpris. « Quand je disais d’où je venais, on me demandait si je vivais dans une case, si les femmes prenaient la pilule, si on avait Internet, explique Emmanuelle, étudiante en anglais, déçue par la vision nombriliste des Métropolitains. Certains ne savaient pas situer la Nouvelle-Calédonie, ne connaissaient même pas l’Australie ! Nous prenons le temps de voir ce qui se passe en métropole, pourquoi pas l’inverse ? Contrairement à ce que certains croient, nous sommes modernes, nous avons accès à beaucoup de choses. La différence, c’est que nous restons simples ! »

 

Difficile de faire parler les jeunes Calédoniens des problèmes de l’île. L’écrivain José Barbançon ne la surnomme-t-il pas le « pays du non-dit » ? « Pour moi, la Nouvelle-Calédonie, c’est la plage, le soleil, les rivières, le camping sauvage, les boîtes de nuit et les petits restos sympas, estime Emmanuelle. On est loin du sentiment d’insécurité de la métropole ! Ici tout le monde se connaît. Là-bas, les gens sont si méfiants, ils ne parlent à personne. » Yash, pourtant, reconnaît l’émergence de certaines difficultés : « L’immobilier explose ! Dans Nouméa, tous les terrains sont désormais construits. Les promoteurs rasent les dernières maisons coloniales. Les squats ont disparu du centre. La ville grossit, grossit. Les populations pauvres sont repoussées à la périphérie, la délinquance progresse. » D’autres réalités pointent aussi leur nez. Comme la pollution provoquée par l’exploitation outrancière des réserves de l’île en nickel, qui met en péril la végétation et le lagon. Ou le malaise des jeunes Mélanaisiens(1), écartelés entre mode de vie traditionnel et société de consommation : « La majorité naît et grandit en tribu, dans un milieu où la coutume et la tradition restent fortes, dit Claude Lassimouillas, conseiller à la Direction de la jeunesse et des sports de Nouméa. L’arrivée de technologies comme le téléphone portable ou Internet modifie le rapport à l’autre, la place accordée au dialogue disparaît, les conflits de générations se durcissent. Attirés par Nouméa et son mode de vie occidental, certains expriment leur rébellion par l’alcool, la vitesse au volant. »

Si les jeunes des différentes communautés grandissent côte à côte sur les bancs de l’école et sortent ensemble durant les années lycée, l’entrée dans la vie active se charge généralement de les séparer. Malgré la politique de priorité à l’emploi local, les postes à responsabilité sont souvent occupés par les Caldoches (2) et les Métropolitains. Bien implantées économiquement, les ethnies chinoise, vietnamienne, wallisienne et polynésienne tirent leur épingle du jeu... Les Mélanésiens, eux, restent fréquemment sur la touche. « Nous devons les inciter à s’investir dans le montage de projets, conclut Claude. Groupe de musique, boutique de sculpture… Qu’importe ! L’important, c’est qu’ils prennent des initiatives, se responsabilisent et s’insèrent dans la société sans renier leur identité culturelle. »


- Archipel d’Océanie situé en Mélanésie, dans l’océan Pacifique
- Île principale : Grande Terre, complétée des îles Loyautés (Maré, Lifou et Ouvéa) et de l’Île des Pins
- À 1500km à l’est de l’Australie, 2000 km au nord de la Nouvelle-Zélande… et 22000 km de la métropole française (23h d’avion)
- Statut de collectivité d’outre-mer, référendum local en 2014 sur son indépendance
- 230800 habitants, 40% à Nouméa (capitale) : Mélanésiens d’origine (Kanak), Wallisiens, Futuniens, Polynésiens, Vanuatans, Vietnamiens, Chinois, Indonésiens, Français de l’Hexagone et des territoires d’outre-mer


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(1) Population d’origine de l’archipel

(2) Blancs présents sur le territoire depuis plusieurs générations

 

 
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