Uchita est en panique. À 28 ans, la jeune femme vit toujours chez ses parents. Elle a bien eu quelques aventures, mais pas de petit ami officiel. Pas de mari en vue. Et le temps presse. En 2005, elle a décroché un job de secrétaire à Aichi, durant l’exposition universelle. Bien belle occasion pour rencontrer quelqu’un. Mais toujours rien. « Or les Japonais aiment les femmes jeunes, explique-t-elle. Passée la trentaine, nous sommes déjà considérées comme âgées ! »
Uchita a beau avoir fait des études, son objectif premier reste de trouver un époux, de faire un enfant, peut-être deux. Et de leur donner une bonne éducation. Comme la majorité des Japonaises, elle s’arrêterait alors de travailler pour les élever. En attendant, elle cherche la perle rare. « La société japonaise est encore très machiste. Mais les hommes ont du mal à prendre leurs responsabilités et repoussent le moment de se marier ! »
Filles et garçons deviennent officiellement adultes à vingt ans. Le deuxième lundi de janvier, ils enfilent leur furisode, un kimono à manches longues, et se pressent dans la grande salle du palais des congrès de Nagoya pour la cérémonie traditionnelle de la seijin shiki. L’occasion de se retrouver entre amis, estiment certains d’entre eux. Pour les parents, c’est surtout le moment de rappeler leurs devoirs à leurs enfants. « Dans notre société en pleine mutation, ça ne fait de mal à personne d’entendre les quelques principes qui régissent notre vie en commun, acquiesce Seki, 21 ans, vendeur chez K, une chaîne de supérettes. Ces principes, nos parents les ont appliqués… et ils ont fait de nous la deuxième puissance mondiale ! »
Un discours très conventionnel que nombre de jeunes rejettent aujourd’hui. Parce que justement, le sacrifice enduré par les générations précédentes pour reconstruire un pays en ruine économique et morale après la Seconde Guerre mondiale, n’a pas empêché certains maux d’atteindre l’archipel. Le chômage a fait son apparition : il touche aujourd’hui 4,5% de la population. Un taux dérisoire comparé aux autres pays industrialisés, mais en constante augmentation. « Il y a dix ans, le chômage n’existait pas chez nous, affirme Uchita. On pouvait être payé simplement pour indiquer un quai de métro ou saluer les voyageurs à la sortie de la rame. Aujourd’hui, la crise est en train de nous toucher. Ce type d’emploi n’est pas renouvelé. »
Autre fléau qui s’installe petit à petit : le sida. « Depuis la seconde moitié des années 90, les jeunes multiplient les rapports non protégés, observe le Pr Masahiro Kurihara, épidémiologiste à l’université d’Aichi. Coucher avec des partenaires qu’ils ne connaissent pas bien est devenu fréquent. » Accrochées sur les murs des supérettes et des salons de karaoké, des affiches tirent le signal d’alarme : « Soyons conscients. En un an, 706 femmes de moins de 20 ans ont avorté dans notre région. » Car même si le sujet reste tabou, 25% des garçons de 17 ans et 31% des filles ont déjà eu une relation sexuelle. Et un sur dix n’a jamais eu recours au préservatif… Résultat : les séropositifs âgés de 15 à 29 ans représentent 40% des malades infectés par le VIH (1)
Face à ces maux, de plus en plus de jeunes hommes perdent confiance dans le système. Une tendance qui a amplifié le phénomène des Hikikomori, caractérisé par une absence totale de communication avec le monde extérieur : famille, école, travail… « Ces garçons sont victimes du mal de vivre dans un pays en récession, explique Muriel Jolivet (2). Hantés par des spectres jusque-là inconnus, ils sombrent dans un état dépressif et vivent souvent à l’envers : ils dorment le jour, se réveillent en milieu d’après-midi, déjeunent dans la soirée, passent la nuit devant la télévision, Internet ou un jeu vidéo, puis se couchent dans la matinée. »
Pendant ce temps, les filles se mettent sur leur trente et un pour rencontrer leur prince charmant, avoir de nombreux enfants et construire la société japonaise de demain. Une société qui accepterait de s’ouvrir sans pour autant dénigrer en bloc ses traditions. Un rêve pour Uchita.
REPERES
127 millions d’habitants, dont 30 millions à Tokyo et 9 millions à Nagoya
75% de la population et 90% du PIB concentrés autour de Tokyo, Osaka, Nagoya et Sendai
Taux de fécondité inférieur de 40% au seuil de renouvellement des générations
50% des 20-34 ans encore chez leurs parents
600 nouveaux cas de VIH en 2002. Un chiffre annuel qui a doublé depuis le début des années 90
Taux de chômage de 4,5% (contre 2% en 1992)
Sources : Encyclopédie Universalis, ministère de la Santé et du travail.
(2) Sociologue, spécialiste du Japon, professeur à l’université de Sophia
























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(1) : disponible prochainement