Les mains noires de cambouis mais la casquette impeccablement vissée sur la tête, Didier contemple sa vieille Volvo. L’embrayage vient de lâcher, le fil de fer qui maintenait la portière s’est cassé. « Pour couronner le tout, un policier m’a confisqué les papiers de la voiture ! Je n’avais rien fait, mais je vais devoir lui filer quelques billets pour les récupérer », fulmine le jeune homme. « Allez, je trouverai bien un moyen de m’en sortir. La débrouille, c’est le mot d’ordre, à Kin. »
« Kin », c’est Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC), grande comme quatre fois la France. Et « la débrouille », l’unique moyen de survie dans un pays ravagé par plus de quarante ans de dictature et deux guerres meurtrières (1996-1997 et 1998-2002). (1)
Corruption et mauvaise gestion ont privé l’État de recettes. Les Congolais vivent à l’heure de l’économie informelle : seuls 4% d’entre eux peuvent compter sur un salaire régulier. Pour survivre, chacun fait comme il peut. Armés, rarement payés, policiers et militaires marchent au racket. Didier, lui, est branché business, comme beaucoup de jeunes. Il a tout essayé : la boulangerie, la friperie, l’entrepôt des douanes… Rien n’y fait, il est sans le sou. « Pourtant je suis un privilégié : ma famille a eu assez d’argent pour m’envoyer à l’école. J’ai mon bac ; ce devrait être un atout, puisque moins de 20% des jeunes d’ici vont au lycée… mais il n’y a pas de travail ! » Grâce à sa voiture, Didier comptait devenir taximan pour les expatriés de la mission des Nations Unies au Congo, chargés d’accompagner le pays dans sa gestion de l’après-guerre. « En panne et sans papiers, il ne me reste qu’à rentrer chez mes parents ou aller boire un coup avec mes amis, qui sont dans la même galère que moi ! »Direction Masina, l’un des quartiers populaires de la capitale. Didier hèle un mini van, où s’entasse déjà une douzaine de personnes. Au bord de la route, des mamans font cuire quelques feuilles de manioc, des bambins s’égaient entre les maisonnettes. Derrière de grosses brouettes, les grands frères rapportent leurs trouvailles de la journée : bidons vides, morceaux de ferraille, herbes desséchées. Un fragile butin à échanger contre un peu d’argent, de quoi nourrir la famille le soir. Plus loin, Firmin, vendeur ambulant de 22 ans, transporte sur sa tête de grands sacs pleins d’eau : un bien précieux, quand 50% des Congolais n’ont pas accès à l’eau potable. « Eh oui, la débrouille. Impossible de compter sur l’État, il n’y en a plus ! »
La tâche du président Kabila s’annonce colossale : la RDC a beau disposer des réserves naturelles les plus importantes du continent, elle est un des pays les plus pauvres du monde ; ses services publics (santé et éducation en tête) sont sinistrés. « Quelqu’un », 20ans, étudiant en marketing, est bien placé pour le savoir : à 8 ans, rejeté par sa famille pour sorcellerie, il s’est retrouvé à la rue. Recueilli deux ans plus tard par une association, il a réussi à se reconstruire et s’est lui-même prénommé ainsi, « comme un rêve, pour continuer à avancer ». Au coin d’une rue, il improvise quelques passes de foot avec des gamins. Danielle, étudiante aux beaux-arts, les encourage. Flory klaxonne l’attroupement. Du haut de ses 24 ans, il gère un petit business de lait en poudre. « Largement de quoi vivre. Une chance, quand 90% des gens vivent avec moins d’un dollar par jour. » Accoudé au comptoir d’une gargote, Didier soupire. Comme la majorité des jeunes, il rêve de partir. « N’importe où, mais loin. Et encore, ici, je peux rêver. Là-bas, dans l’Est, c’est pire. » Là-bas, vers les Grands Lacs, où les combats sont quotidiens et la paix encore un vain mot.
CONGO KINSHASA - REPERES
60% de la population n’a pas accès aux soins de base, selon l’Unicef
(1) Près de 4 millions de morts entre 1998 et 2003. Soit la plus grave crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale.


















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(1) : disponible prochainement