Moyen Orient Vivre ensemble

Avoir 20 ans à Beyrouth

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12 Septembre, 2009
Par: Réjane Ereau

60% de musulmans, 40% de chrétiens. Sunnites, chiites, maronites, grecs orthodoxes… Coincée entre Syrie, Israël et Méditerranée, la jeune république du Liban (à peine 60 printemps) est, historiquement, terre de diversité. Avec quelle unité? La question est posée.

«J’étais enfant durant la guerre (1) ; pour moi, tout étranger à ma communauté représentait un danger. Quand, à douze ans, j’ai rencontré des gens différents de moi, ça m’a beaucoup changé.» Des témoignages comme celui de Karam, responsable associatif à Beyrouth, la jeunesse libanaise en foisonne. «Je suis druze (2), explique Manar, 19 ans. Depuis que je suis étudiante à Beyrouth, j’ai des amis de multiples confessions, que j’ai appris à connaître. Il court beaucoup de préjugés sur ma religion, parce que son enseignement est secret, mais je n’ai pas de difficulté à en parler ni à agir comme bon me semble. Je ne m’habille pas de manière austère, et alors? Dieu n’est pas dans mes vêtements! Personne ne peut juger ma foi, personne n’a à la connaître. Comme tout Libanais de mon âge, j’essaie juste de trouver ma voie

Pourtant, même en ville, le vivre ensemble n’est pas une mince affaire. «Les différences existent, pourquoi les nier? avertit Hoda, 24 ans, doctorante en histoire. Le Liban est à un carrefour important pour beaucoup de religions. Les gens d’ici sont attachés à ce patrimoine. Avoir des modes de vie auxquels on tient ne veut pas dire qu’on les juge supérieurs ni qu’on souhaite les imposer. Mais quand une amie chiite pratiquante refuse de venir à mon anniversaire parce qu’il y aura des bouteilles de vin, je fais quoi?» Chadi, jeune architecte impliqué dans plusieurs associations de jeunesse, confirme qu’au-delà des slogans «je t’aime, je t’accepte», la réalité est complexe: «Quel chrétien est prêt à acheter un maison dans le quartier chiite?»

Quand il s’agit de mariage, c’est encore une autre paire de manches: «J’ai des amis protestants et musulmans, mais je ne me vois pas en épouser un : mon entourage ne me soutiendrait pas, témoigne Leila, 21 ans. «Je fais partie de la minorité grecque orthodoxe, renchérit Joe, étudiant en agronomie. Je veux que ma femme soit à l’aise dans ma communauté, et que mes enfants pratiquent ma religion.» Dans un pays où l’union civile n’existe pas, «le mariage et le divorce sont le grand business des leaders religieux, regrette Karam. T’es obligé de passer par le prêtre ou l’imam de ton village Si tu ne t’entends pas avec lui, tu fais comment?»

Un pays fractionné

«Sans qu’on l’avoue, il existe au Liban un fédéralisme géographique et communautaire qui entretient la méconnaissance, assène Pascale, 24 ans, rédactrice. Dans la capitale, on est plus mélangé, mais les idées reçues persistent. Les jeunes ont beau faire la fête, déclarer qu’ils se foutent de la religion, ce background est en eux. Dès que les temps deviennent durs, tous rappliquent à l’église ou la mosquée! Je viens d’une famille maronite orthodoxe. Mes parents n’appréciaient pas que j’aie des potes musulmans! De même que la mère d’une amie devient folle dès qu’elle la voit avec un Druze: son grand-père a été tué par des Druzes. Il y a encore beaucoup d’émotion dans tout ça… Les gens continuent d’avoir peur: de ce qu’ils ne connaissent pas, de se faire bouffer. Les relations avaient commencé à s’apaiser, les jeunes des différentes communautés communiquaient davantage, mais après l’assassinat de Rafik Hariri (3), le sectarisme est revenu, chacun s’est replié sur son clan. Ça me fout hors de moi!»

Clan: le mot est lâché. Attablé au Starbucks Coffee du très couru centre commercial ABC, Georges, journaliste de 22 ans, ne mâche pas ses mots: «Le Liban reste une société tribale, où le chef fournit tout, où les gens n’osent pas penser et agir par eux-mêmes. Chacun soutient celui qui prétend le mieux le protéger, qui va servir le plus ses intérêts. Malgré l’apparition de quelques partis multiconfessionnels, dans lesquels beaucoup de jeunes se reconnaissent, les Maronites ont tendance à voter pour les Maronites, les Sunnites pour les Sunnites... Religion et politique n’ont pourtant rien à faire ensemble! Ici, constitutionnellement, le président de la république est chrétien, le premier ministre sunnite, le président de l’assemblée chiite. Alors qu’il pourrait adresser un message au monde, notre pays passe d’une crise à l’autre, instrumentalisée par des puissances extérieures. On n’a pas le temps de tirer les leçons d’un conflit pour reconstruire sur de meilleures bases que pouf, un nouveau éclate!»

Une situation qui entretient les divisions. «Y compris au sein des minorités chrétiennes, regrette Ramzi, prêtre «nouvelle génération». Quand je me retrouve avec des jeunes de camps opposés, je leur dis: il n’est pas question d’être uniforme, de tous adhérer aux mêmes idées, mais de nous aimer même si nous sommes différents.» Pas gagné selon Joey, 17 ans: «Au Liban, sortir du lot est mal vu, il y a beaucoup de tabous; pas officiels. Moi j’ai décidé d’assumer ma différence: sans renier ma culture chrétienne, je me déclare bouddhiste. Aussi mal vu que d’être gay! C’est Harry Potter qui m’a ouvert l’esprit: l’histoire d’un gamin différent des autres, pris entre deux mondes. Mon imagination s’est agrandie, j’ai lu d’autres livres.» Jusqu’à plonger dans Internet, «grâce auquel je dialogue avec des gens très éloignés de moi.»

Soif d'ouverture

Pour Moustafa, 26 ans, la toile a aussi été un sésame. Originaire de Ghaziyeh, petite ville chiite du Sud Liban, le jeune homme vit désormais à Beyrouth, dans le quartier chrétien d’Achrafieh, où il a fait de sa passion son métier: développer des sites web et former des organisations aux réseaux sociaux interactifs. «Je suis tombé amoureux d’Internet quand j’étais ado. Je devais faire une demi-heure de marche et payer une fortune pour me connecter! Je me suis formé seul, d’abord en farfouillant sur la toile, puis en suivant une formation online. Mon but? Créer mon propre business et gagner deux millions de dollars: un pour moi, un pour des actions de justice sociale. Je ne sais pas si j’y arriverai, mais je me serai amusé à essayer!»

Et même si Internet est aujourd’hui loin d’être partout au Liban – «il m’arrive de faire des formations dans des coins où il est déjà compliqué d’avoir un e-mail!» – Moustafa n'a pas envie de s’expatrier. «L’émigration est un phénomène de société chez les jeunes Libanais. Les connexions dans les Emirats sont bien meilleures, mais je ne pourrai pas vivre dans un pays où certains sites sont bloqués! Je suis chiite pratiquant, mais ma foi est affaire d’éthique personnelle. Je me méfie des groupes fermés sur eux-mêmes. Quels qu’ils soient, ils sont dangereux, car manipulables: tu peux leur faire croire n’importe quoi. S’ouvrir aux autres et nouer le dialogue est indispensable

Des bases communes

Georges, lui non plus, n’est pas tenté par l’étranger. «Beaucoup de jeunes ont l’impression qu’ici, si tu n’es pas affilié à un parti politique, si tu n’as pas de piston, tu ne trouves pas de travail. Alors ils filent en Europe ou dans les Emirats sans même chercher un job au Liban! Et ça arrange bien les leaders: ils peuvent rester maîtres d’une société où leur fils hérite en toute impunité du siège qu’ils se refilent de générations en générations depuis quarante ans... Pour autant, partir ne résout rien. Le Liban doit lutter pour son futur. Aux jeunes, par leur engagement individuel, de faire entendre leurs voix, leurs besoins, leurs idées. Au-delà de nos communautés, on a tous les mêmes rêves et le même regard sur notre pays. On veut un Etat qui remplacerait les chefs de clan, garantirait une éducation, de l’électricité 24h sur 24, le respect des droits basiques

Comment avancer? Pour Hoda, tout passe par la création d’un socle commun: «Le problème fondamental du Liban, c’est l’absence de valeurs et de passé communs entre les cultures qui le composent. Nos manuels d’histoire s’arrêtent à la Seconde Guerre Mondiale; des tas de choses très importantes ont eu lieu depuis! Impossible de dépasser l’histoire tant qu’on ne l’aura pas écrite, tant que chacun la raconte à sa manière.» L’école, là que tout se joue selon Pascale: «On doit apprendre aux jeunes à communiquer davantage, à être plus ouvert, à vivre ensemble… Et à réfléchir par eux-mêmes, pas comme leurs parents les ont élevés ni comme les leaders se comportent. S’ils voient tous les jours à la télé des politiciens se foutre sur la gueule, comment veux-tu qu’on en sorte?»

(1) De 1975 à 1990, la guerre civile libanaise a violemment opposé  les communautés chrétiennes  et musulmanes. (2) Religion affiliée à l’islam. (3) Businessman et politicien sunnite, homme d’ouverture et de dialogue. Victime d’un attentat suicide en 2005.


T’EN PENSES QUOI?

Zeid Hamdan est un activiste musical. Créateur du label Lebanese Underground, manager de Katibe5, un groupe de rap né dans les camps de réfugiés palestiniens, il est aussi le leader de The New Government.

Beyrouth ?

J’y vis et j’adore! Les loyers sont bon marché, il y règne une ambiance familiale, la bouffe est bonne, les filles sont belles… C’est une capitale moderne et cosmopolite, contrairement au reste du pays, plus arabe et traditionnel. Le Liban est si petit que tu passes vite d’un monde à l’autre.

En quoi cette ville influe-t-elle sur votre musique?

The New Government s’est formé à Beyrouth en 2004. Notre énergie et notre histoire sont façonnées par ses habitants, son atmosphère. Les moments difficiles vécus durant les guerres, les conflits et la dureté du quotidien ont tissé des liens très forts entre nous.

Tes vœux pour Beyrouth?

Compréhension et tolérance entre les communautés, moins de bagnoles, plus de zones piétonnes!

Forces et faiblesses des jeunes Libanais?

Défauts: matérialisme et attachement aveugle aux leaders religieux.
Qualités: cosmopolitisme, gentillesse, ouverture sur le monde, et connaissance des réalités géopolitiques de la planète! Ce sont aussi de gros bosseurs.

Si ton «nouveau gouvernement» était au pouvoir, tu changerais quoi en priorité?

J’autoriserais le mariage civil. Et j’abolirais l’esclavage larvé qui existe dans ce pays.

www.myspace.com/thenewgovernment


EN CHIFFRES

- 4 millions d’habitants au Liban. La moitié vit à Beyrouth et ses environs. 32% ont entre 18 et 35 ans.
- Parmi les 18 groupes religieux légalement reconnus: musulmans chiites (30% de la population), catholiques maronites (25%), musulmans sunnites (23%), druzes (7%), chrétiens grecs orthodoxes (8%)
- 350 000 réfugiés palestiniens (9% de la population) vivent au Liban dans des conditions difficiles: pas d’accès à l’école publique, permis de travail rarement octroyés, pas de sécurité sociale, pas de droit à la propriété).
- Langue officielle: l’arabe. 45% de francophones, 30% d’anglophones.
- A Beyrouth, 20% des 18-35 ans sont au chômage (soit deux fois plus que la moyenne). Ils représentent 66% des chômeurs de la capitale.
- Plus du 1/3 des jeunes actifs de 18-35 ans sont tentés par l’expatriation, de manière provisoire ou définitive (43% des garçons, 23% des filles). 80% évoquent des motifs économiques (trouver un emploi ou de meilleures conditions de travail), 5% la situation générale du pays.

 
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Article paru dans
Numéro 23
Octobre - Novembre - Décembre 2009
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