Jean-Marc 19 ans,
Vendeur de journaux. Né dans le sud du pays. Vit à Abidjan avec son père et sa fratrie. « J’aimerais avoir ma propre piaule, mais on est trop pauvre pour espérer plus grand ! Malgré mon travail, de 7h à 19h, je ne gagne qu’un euro par jour. Juste de quoi manger. C’est ma grande sœur qui fait vivre la famille. » Par manque de moyens (une année scolaire coûte 200 euros), il a arrêté le lycée en première. « J’aurais voulu bosser dans une entreprise. Impossible sans diplôme. » Ses passions ? Sa petite amie de 17 ans – « on voudrait se marier mais on n’a pas l’argent »– et le foot. « Je joue tous les jours, mes héros sont Drogba, Henry et Ronaldinho ! » Meuf de rêve : la chanteuse
Francine 20 ans,
Étudiante en BTS Communication, fille d’une dactylo et d’un proviseur en retraite. Originaire de Bassam, bénéficiaire d’une bourse, elle aimerait trouver un boulot en agence de pub qui lui permette de voyager hors d’Afrique. « C’est en Europe que le travail et les compétences sont le mieux valorisés. Surtout quand on est une femme. » Ses trucs à elle : la plage (« mais je n’ai pas le temps d’y aller ! »), une virée en boîte tous les deux mois, un tour au cybercafé le samedi (« pour les sites de rencontres et de chansons »), les romans à l’eau de rose type Love story à Abidjan, le zouglou, le coupé-décalé, Shakira... « Et puis le retour de la paix et des investisseurs ! » Mec de rêve : Will Smith.
Kouyo Junior 24 ans,
Fils d’un milliardaire, propriétaire de pipelines en Afrique de l’Ouest. Après des études aux États-Unis et en Europe, il se dit surtout… membre de la jet-set, un groupe de fêtards dont la principale occupation (outre la promotion du coupé-décalé) est de faire montre de son pognon. « On appelle ça le travaillement : tu distribues des billets pour donner une bonne image de toi. » 1000 euros par soir à Abidjan, jusqu’à 3000 à Paris. D’où son surnom : « distributeur automatique » ! L’avenir ? « Dieu est la base, mais l’argent ouvre toutes les portes. Mon futur sera beau et élégant, je dirigerai la compagnie de mon père. Pour la Côte d’Ivoire, je suis confiant, dans deux ans tout ira bien. C’est ma maison, mon bijou. Aucun pays ne nous égale, à part l’Afrique du Sud. » Meuf de rêve : Halle Berry.

Désiré 25 ans,
Plus connu sous le nom de DJ Bonano. Son père travaille à l’ambassade d’Espagne, sa mère est prof. Il ne se réveille jamais avant 14h. Normal, c’est une des stars du coupé-décalé ! « Je passe mes nuits dehors. J’ai commencé dans les maquis, payé comme ambianceur. Grâce à mon métier, j’ai vadrouillé dans le pays, ainsi qu’au Burkina et au Mali. » De quoi lui donner envie de quitter la Côte d’Ivoire ? « Je comprends que ça puisse tenter certains mais moi, je n’ai pas l’intention de partir. La guerre ne persiste que par le soutien financier de ceux qui ont intérêt à la faire… Il n’y a pas de réelle rivalité entre les gens. La paix va finir par revenir, c’est juste une question de bonne volonté. » Meuf de rêve : Jennifer Lopez.
Aurèle 23 ans,
Gendarme, fils d’une famille modeste d’Abidjan. « Je suis entré dans l’armée il y a quatre ans, après deux ans d’école. Un peu pour la sécurité de l’emploi, un peu par envie d’œuvrer pour ma nation. » Avant d’être affecté à la surveillance de l’aéroport, il a vécu le front, du côté de Bouaké. « Cette expérience m’a fait mûrir anormalement, j’ai perdu mon insouciance. Je respecte les ordres, mais ça me tracasse de devoir me battre contre des gens de mon âge, de mon pays. J’aurais préféré de vrais méchants. » Meuf de rêve : pas eu le temps de lui demander (interviewer un militaire en fonction est un exercice périlleux)… mais du genre à aimer Beyoncé !
Katy 21 ans,
danseuse. Née à Bouaké de parents très pauvres. Envoyée chez sa tante à 9 ans pour jouer la bonne esclave. « À 16 ans, un mec marié m’a installée dans un appart. J’ai commencé à travailler dans des bars à strip-tease en mentant sur mon âge. Je n’ai pas été à l’école, mais la fréquentation de gens mûrs m’a beaucoup apporté. Quand on me parle, je pose bien ma tête pour comprendre ce qu’on me dit. » Aujourd’hui danseuse dans des shows de coupé-décalé, Katy a appris « en regardant » et reconnaît être fascinée par l’argent, « pour pouvoir acheter ce que je n’ai pas eu avant. » Elle aime sortir (« si je reste à la maison, je pense trop »), rêve de voyager, découvrir les magasins de mode de Paris… et que la guerre cesse. « Parce qu’elle a rendu le pays encore plus dur pour les pauvres. » Mec de rêve : R. Kelly.
CÔTE D’IVOIRE - REPERES
1945 : Sous domination française depuis 150 ans, le pays milite pour son indépendance.
1960 : Félix Houphouët-Boigny obtient la fin de la colonisation et se proclame président.
1993 : Son successeur, Henri Konan Bédié, instaure le concept d’ivoirité. Au départ : un projet d’identité culturelle nationale. Très vite : une hiérarchisation sociale basée sur l’origine raciale. Le pays se clive entre catholiques du Sud et musulmans du Nord, vus comme de « mauvais Ivoiriens ». L’armée française essaie d’éviter une guerre civile… et de préserver ses intérêts économiques.
1999 : Coup d’État. Le général Robert Gueï promet de rétablir l’ordre, mais perd les élections présidentielles.
2000 : Election de Laurent Gbagbo. Le concept d’ivoirité reste d’actualité. Les peuples du Nord se rebellent, les tensions se durcissent.
2002 : Soulèvement armé. La France s’engage dans le conflit.
2007 : Accord signé sous l’égide de l’Onu. Il prévoit le désarmement, l’attribution de papiers d’identité à ceux qui en étaient privés, une élection présidentielle sous dix mois. Certaines échéances sont déjà dépassées.
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