Objectifs de l’exposition ?
Elargir les regards qu’on porte sur la culture indienne. La vision qu’en ont les Français s’arrête souvent à l’Inde luxueuse des palais et aux collections du musée Guimet. Il nous semble important de montrer que bat le cœur d’une autre Inde : celle des minorités autochtones et des castes populaires. L’exposition s’attache à valoriser leur art et à montrer les histoires qui sont derrière, mais aussi à pointer la dévalorisation dont ces communautés ont fait l’objet. En filigrane, l’expo permet aussi, à l’heure où l’Inde s’occidentalise, de montrer aux gens là-bas qu’on s’intéresse ici à leur culture, et qu’il est important de la préserver.
Des expositions comme celles-ci ont-elles déjà eu lieu en Inde ?
Pas avec une telle ampleur, ni avec une telle volonté de poser le contexte et de traiter le sujet dans toutes ses composantes. L’expo est découpée en trois parties. La première pointe les visions exotiques dont sont victimes les Adivasi. La deuxième met en regard des œuvres anciennes et actuelles, afin de souligner à quel point ces peuples ne sont pas figés dans le passé. La troisième valorise deux artistes contemporains internationalement reconnus, issus de minorités autochtones. En Inde, il n’y aurait que le deuxième ou le troisième volet, jamais l’ensemble.
Quels stéréotypes pèsent sur les Adivasi ?
Les premiers dessins de ces populations par les Européens véhiculaient des images très angéliques, style « Joseph, Marie et l’enfant Jésus ». Avec l’arrivée en Inde de la photographie, durant la période coloniale, les Anglais se sont mis à constituer une sorte de bestiaire, indexant les différents peuples selon leur taille, leur morphologie. Ils étaient aussi systématiquement associés à leur environnement : le balayeur avec son balai, les agriculteurs avec leurs outils… A l’indépendance, on a voulu sortir de ces images – n’oublions pas que la constitution indienne a été écrite par un Dalit. Mais si, sur le papier, tout le monde est égal, dans les faits, ce n’est pas le cas : sous couvert de valoriser leurs traditions, on a enfermé les Adivasi dans des visions folkloriques. Exemple intéressant : les films Bollywood des années 70. A une époque où la nudité n’était pas permise en Inde, quand on souhaitait dévoiler le corps d’une héroïne dans un film, on la mettait dans un village, dans une tenue autochtone. Là, ça devenait possible ! Cette vision exotico-érotique se retrouve dans le travail de certains photographes indiens, via notamment des portraits de jeunes garçons ou de femmes à moitié nues. On montre toujours la jeunesse, la beauté « primitive » des autochtones, jamais leur maturité… L’exposition souligne et décrypte ces clichés.
La deuxième partie bouscule aussi la vision de l’indigène bloqué dans le passé…
L’Inde rurale n’a jamais cessé de créer. Certains objets traditionnellement rituels ont investi la vie courante. Les oeuvres ne traduisent plus uniquement le sacré, elles se nourrissent de leur environnement : arrivée du train dans un village, arrestation d’un voleur par la police, passage d’un avion (symbole d’un rêve inaccessible)… Influencés par l’esthétique Bollywood, les objets votifs des Ayyanar, au Tamil Nadu, sont devenus très colorés – presque trop ! Chez les Santhal, au Bengale occidental, les peintures actuelles mêlent mythes fondateurs et thèmes que le tsunami ou le 11 septembre. Confronter ces objets à des œuvres anciennes permet de souligner le chemin parcouru, de montrer que ces arts sont vivants, de faire la preuve d’une imagination très moderne, qui s’inspire du présent sans évacuer les acquis traditionnels.
Qui sont Jangarth Singh Shyam et Jivya Soma Mashe, auxquels la troisième partie est consacrée ?
Tous deux ont acquis une reconnaissance internationale sur le marché de l’art contemporain. Jangarh Singh Shyam est le créateur de l’école dite Gond. Il a été repéré dans le Madya Pradesh par un artiste indien. Pour lui, créer est inné : il dit avoir ressenti des frissons dans le cœur la première fois qu’il a trempé un pinceau dans la gouache ! A Bhopal, où l’a conduit son découvreur, au lieu de faire du surréalisme ou du cubisme comme les autres, il est resté dans le registre graphique spécifique des Gond. C’est ce qui a distingué sa création, lui a permis de percer, en Inde et à l’étranger. Il a ensuite formé d’autres artistes, dont beaucoup de membres de sa famille, qui ont développé leur propre créativité. Jivya Soma Mashe, lui, fait partie de la tribu Warli. Il a commencé à peindre par besoin de s’exprimer – jusque-là, dans son village, cette activité était réservée aux femmes. Tout en restant fidèle à ses racines, aux personnages blancs filiformes caractéristiques des Warli, il a fait évoluer les thèmes et le médium, peignant non plus à la pâte de riz mais à la gouache, transposant sur papier, puis sur toile, des œuvres jusque-là rituelles, créées à l’occasion des mariages. Son travail est essentiel parce qu’il englobe tout, il fait le lien entre esthétique de l’art contemporain et ancrage spirituel.
Qui exploite aujourd’hui commercialement l’art des Adivasi ? Est-ce que ça leur permet d’acquérir un pouvoir économique?
En octobre 2009, j’ai demandé à Jivya Soma Mashe s’il était au courant des prix de ses toiles en Occident. Non ! Lui vend en Inde à des tarifs très inférieurs. L’aspect commercial ne lui pose pas de problème (ça lui permet de vivre de son art et d’être l’homme le plus riche de sa communauté), mais il est déconnecté du marché, maîtrisé par les marchands… La manière dont s’est suicidé Jangarh Singh Shyam en 2001, dans un musée à l’étranger, pose aussi question : où va-t-on? quelle est la place de ces créateurs dans un monde de l’art qu’ils ne connaissent pas? qui exploite leurs œuvres, quel droit de regard, quels retours pour eux et leurs communautés?
Qui aimeriez-vous voir à l’exposition ?
Les Français, évidemment, mais aussi les Indiens qui vivent en France. Pas seulement les cadres supérieurs qui travaillent à la Défense : j’aimerais attirer la communauté tamoule plus modeste, qui fréquente peu les institutions culturelles. D’où l’exposition de certaines œuvres Ayyanar dans les jardins du musée, en accès gratuit. On espère aussi faire venir en résidence à Paris des artistes Adivasi, pour permettre la rencontre et l’échange.
Tout le programme (exposition, spectacles, films, conférences) : www.quaibranly.fr
Catalogue de l'expo réalisé par Jyotindra Jain, Commissaire général de l'exposition.
Photo Vikas Harish : © musée du quai Branly, Caroline Rose. Autres photos : DR.
VOUS AVEZ DIT "ADIVASI" ?
En Inde, la culture dite « tribale » concerne plus de soixante millions d’individus qui vivent depuis des siècles en Inde. Ils appartiennent à différents groupes raciaux, ethniques ou linguistiques exclus de l’organisation sociale de la communauté hindoue dominante, sans pour autant n’avoir aucun contact avec elle.
Les ancêtres de certaines de ces populations tribales sont peut-être les anciens habitants des territoires qui composent l’Inde actuelle, raison pour laquelle on les appelle souvent Adivasi, ou autochtones. Attestée depuis l’Inde ancienne, la question de l’identité tribale des groupes et de leurs traditions artistiques a évolué au cours de l’histoire politique, économique, et politique du pays.
À l’époque coloniale, la population de l’Inde était étudiée et répertoriée en « peuples de l’Inde », ou « castes » et « tribus ». Le terme « tribu » n’a jamais été défini avec précision, avant ou après l’indépendance. La typologie raciale, l’occupation d’un territoire sur une longue période, le relatif isolement des montagnes ou des forêts, un sens non-linéaire de l’histoire, l’absence d’alphabet et de littérature, l’archaïsme des techniques de production, les différences d’un groupe à l’autre en matière de langue, d’institutions sociales et de religion, ont vaguement servi de critères pour définir certains groupes comme « tribus ».
En outre, le terme de « caste » a été couramment appliqué à des sous-groupes héréditaires à l’intérieur de l’organisation sociale hindoue, sous-groupes marqués par les hiérarchies sociales que reflétaient des termes aussi populaires que « castes supérieures » et « classes inférieures ». Dans le but d’améliorer le sort des populations socialement et économiquement défavorisées, la Constitution de la République de l’Inde fournit deux cadres : l’un pour les tribus, l’autre pour les castes. Ces cadres sont actualisés de temps à autre par des amendements qui relèvent du Président de l’Inde.
Photo : Jangarh Singh Shyam, Créatures imaginaires, années 1980-1990, collection Abhishek et Radhika Poddar © Abhishek Poddar.
NAMASTE FRANCE
C’est parti pour un an de culture indienne dans l’Hexagone !
Musique, danse, cinéma, littérature, mode, arts plastiques… Partout en France, jusqu’en juillet 2011.
Infos : www.namaste-france.com

























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