Paris, septembre 2008. Rendez-vous au siège de l’Unesco. Les Japonais sont les premiers arrivés. Sourires intimidés, échanges de cartes de visite… Les Brésiliens ? Bloqués à l’entrée ! Huit gaillards décontract’, apparemment pas dans les standards des cols blancs internationaux... Une fois la sécurité amadouée, on se claque une bise et on s’y met : « Alors les gars, cette rencontre, ça vous inspire quoi ? »
« J’avais déjà entendu parler de la compagnie O-getsu-ryu, j’ai même vu un film sur leur travail, explique Jair, aka Mestre Sabia. J’ai aussi participé à des rencontres d’arts martiaux en Corée où les disciplines japonaises étaient représentées. Etre ouvert à d’autres énergies, découvrir d’autres cultures, c’est toujours intéressant. L’art traverse les frontières, il réunit les peuples dans un même esprit, sans qu’on ait besoin de parler la même langue. » Même sentiment du côté de Mihoko Kamyia, fondatrice de la troupe nippone : « Le Japon et le Brésil sont à l’extrême opposé sur le globe. Bien que n’ayant jamais assisté à un spectacle de capoeira, j’ai l’impression qu’on partage la même démarche. Et, au-delà, une vision du monde similaire. Quand je les ai vus arriver avec leur drôle d’instrument en forme d’arc 1, je me suis demandé : "c’est quoi, ce truc ?" Au Japon, l’arc symbolise la chasse aux mauvais esprits. Peut-être qu’au Brésil, c’est pareil ! Sur scène, je joue du koto, une harpe traditionnelle japonaise, elle aussi dérivée de l’archer. La preuve que nous avons des liens… Et que ce monde est connecté, transversal ! »
L’âme d’un peuple. « La capoeira est née du besoin des anciens esclaves noirs du Brésil de s’exprimer, de lutter en masquant sous la danse leurs techniques de combat2, poursuit Jair. Fruit du métissage de notre culture entre Afrique (d’où la capoeira tire ses origines) et Amérique du Sud (où elle est née), son essence est de fédérer, d’inclure. » Une notion intrinsèque au travail de Mihoko : « La base de mon inspiration, c’est le yin et le yang : deux pôles opposés qui s’attirent. C’est aussi ce que représente le tsurugi : une épée à deux lames, paradoxalement symbole de paix. Car si tu en tends vers l’adversaire, l’autre se dressera vers toi… Au-delà du combat, l’art du tsurugi, c’est la recherche de l’harmonie : en soi, avec les autres danseurs, les spectateurs, le monde… »
Une harmonie que le Japon, selon Mihoko, a cruellement besoin de retrouver : « La société nipponne est malade ; elle a perdu son âme, sa faculté d’écoute, sa considération pour autrui et la nature. Autrefois, par exemple, on offrait une branche de cerisier en fleur à l’arrivée du printemps. Aujourd’hui, ce genre d’attention se perd... L’art du tsurugi oblige à refaire la connexion aux forces de la nature, à penser aux autres : sinon, ça devient dangereux ! Nos chants et nos danses sont une prière au passé et à l’avenir de notre planète. » D’où les Nike aux pieds de Mihoko et ses danseurs. « Ils font partie intégrante de notre tenue ! Notre démarche n’est pas juste de faire revivre un art millénaire, mais de le conjuguer au monde actuel : en fusionnant esthétique traditionnelle et danse moderne ; en alliant rythmes contemporains, son du koto et musicalité du kotoba – la langue japonaise ancestrale... Pour que les gens, amoureux de la culture traditionnelle ou jeunes amateurs d’arts martiaux et de manga, puissent, par notre intermédiaire, retrouver le sens originel du tsurugi : un média de paix entre toi et le tout univers. »
Passeurs d’universel. Des valeurs et une philosophie que la capoeira véhicule, au Brésil et ailleurs. « Tu te rends compte que c’est l’un des sports les plus pratiqués en Israël ? se félicite Jair. En France, on compte près de 500 clubs ; d’excellents professeurs émergent en Europe, aux Etats-Unis. » 6 millions de pratiquants, des écoles de capoeira dans 154 pays : l’enseignement de la capoeira est aujourd’hui le premier média de diffusion de la langue portugaise dans le monde.
Un élan révélateur de la vitalité brésilienne. « Je suis plus confiant qu’avant pour notre jeunesse, confirme Jair. Le gouvernement semble volontaire pour diminuer les inégalités et les privilèges. Les marchés du travail et de la culture s’ouvrent. Les jeunes sont plus mûrs, plus conscients politiquement… Mais ils manquent encore d’opportunités. » D’où l’engagement de certains de nos gaillards dans une ONG qui favorise l’insertion professionnelle par le biais de la capoeira. Si c’est pas de la bonne énergie, ça…
1. Le berimbau
2. Entre le XVIe et le XVIIIe siècles
ON Y ETAIT
Ce soir-là à l’Unesco, l’ambiance était particulière : maîtres de capoeira et O-getsu-ryu partageant la même scène. Deux spectacles mêlant musique, danse et arts martiaux, mais des énergies très différentes. Côté japonais, un art tout en maîtrise de soi, en intériorité. Ordre des choses, précision du geste, beauté du mouvement. Un esprit qui s’élève, une force qui se dompte. Côté brésilien, cap sur l’ouverture et l’extériorité. Immédiate sensation d’empathie. Ecoute, adaptation… L’énergie se fait boule, s’élargit, emporte jusqu’à la transe. Les japonais entrent dans le danse, le public jubile ! « Obrigado », conclut Mihoko. « Arigato », répond Jair, en lui offrant son berimbau. A quand l’o-capoeira-ryu ?















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(1) : disponible prochainement