Anoushka Shankar et Karsh Kale

Wed, 01/09/2008
Par: Réjane Ereau

Joueuse de sitar, elle est la fille du légendaire Ravi Shankar (1). DJ new-yorkais, il est un des piliers de l’électro world. Leur goût des voyages musicaux les réunit. Bien loin des frontières établies. Rencontre sous l’œil de Shiva… et de RespectMag.

Si je vous demande d’où vous venez, vous me répondez…

Karsh Kale : De la Terre !

Anoushka Shankar : De Mars ! Je dis généralement que je suis indienne. C’est le pays dont je me sens culturellement le plus proche, du fait de l’histoire de mon père. Même si les années passées ailleurs m’ont aussi beaucoup apporté.

KK : Je me définis plutôt comme Indien-Américain. Même si c’est aujourd’hui un peu flippant de se dire américain !

« World music » ?

AS : Une appellation vide de sens et ethnocentrique ! Une étiquette collée par les labels occidentaux qui trustent actuellement l’industrie de la musique. Je déteste l’image folklorique qu’elle véhicule. Partout dans le monde, tu trouves de l’opéra, du hip hop, du RnB, du jazz...

KK : Tous ces styles coexistent au sein de ladite world music ! Ce terme ne décrit rien de la musique dont tu parles.

Comment est né Breathing under water ?

AS : Nous nous connaissons depuis quelques années. Un jour, en jouant pour le fun, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait entre nous une véritable alchimie. Trouver quelqu’un avec qui tu te sens en confiance, avec qui la musique coule naturellement, n’est pas si fréquent ! D’où l’idée de pousser l’expérience un peu plus loin.

Le titre de l’album signifie « respirer sous l’eau ». Un lien avec l’univers, à la fois aérien et amniotique, de votre musique ?

AS : C’est marrant, tout le monde tente de trouver une signification à ce titre, alors que nous n’y avons pas vraiment réfléchi !

KK : Pour moi, il traduit plutôt l’idée de challenge. Et de voyage.

AS : Peut-être aussi celle de retour au potentiel originel de l’homme…

KK : Ou à son futur ! J’habite à New York, la montée du niveau de la mer va bientôt tous nous obliger à respirer sous l’eau…

  Que vous a appris votre collaboration ?

KK : Bien qu’écoutant de la musique classique indienne depuis des années, je n’avais ni la formation ni les compétences d’Anoushka en la matière. Travailler à ses côtés m’a énormément appris. Des choses qui vont désormais enrichir mon propre univers.

AS : Ce projet a libéré ma relation à la musique. Au départ, je pensais que jouer un répertoire classique m’empêchait d’explorer d’autres champs. Je me suis aperçue que se détacher d’un certain académisme ne dénaturait pas la musique ! La tradition n’est pas un concept statique : elle évolue au fil des années, en fonction de ce que tu lui apportes. Je la porte en moi, à ma façon.

Cet album est-il un moyen de transmettre un patrimoine aux jeunes générations ?

KK : Bien des gens ont découvert la musique indienne grâce à l’électro ! Certains jeunes se sont mis à l’apprécier après avoir passé des années à se rebeller contre. Ce n’est plus juste « le truc de leurs parents », mais un genre dans lequel ils peuvent se reconnaître.

AS : Ils en viennent même parfois à s’intéresser à des œuvres plus classiques. Nous n’avons pas fait le disque dans ce but, mais ça en est une heureuse conséquence.

On y retrouve pas mal de contributions…

AS : La participation de mon père est aussi symbolique qu’artistique : premier musicien indien à avoir créé des passerelles avec l’Occident, il a marqué l’histoire de la musique, fait le lien entre des tas de pays et de styles. À 87 ans, il incarne aujourd’hui une tradition. La présence de Sting est aussi importante : sa musique nous a tous les deux influencés. Écrire une chanson pour lui en trouvant le ton juste fut un challenge ! Pour Norah Jones, c’est encore différent : ç’a juste été un super joli moment pour moi de travailler avec ma sœur (2)

KK : Ont également participé de grands producteurs indiens comme Gaurav Raina (connu pour sa collaboration avec le musicien électro Midival Punditz) et Salim Merchant (compositeur réputé de Bollywood). Ils nous ont facilité la tâche, ont boosté notre créativité.

L’album a vu le jour dans plein d’endroits différents.

KK : Travailler entre l’Inde et les États-Unis a tout de suite eu du sens : nous vivons aux USA mais travaillons régulièrement, l’un et l’autre, avec des musiciens indiens. Nous avons ensuite cherché, à chaque étape, à réunir les conditions les plus favorables.

AS : Pour composer, nous avions besoin d’être dans les lieux dynamiques comme Delhi ou Bombay. Avoir les musiciens sous la main, essayer des choses, enregistrer avec eux... Pour le mixage final, en revanche, on s’est enfermé du côté de San Diego, dans un studio paumé sur une colline !

Quelle relation entretenez-vous avec l’Inde ?

AS : J’y vis trois ou quatre mois par an. Suffisamment pour m’en sentir extrêmement proche, mais avec assez de recul pour en avoir une vision juste. La vitesse à laquelle change actuellement le pays est incroyable. Rien à voir avec celui de mes dix ans !

KK : J’y vais en moyenne deux fois par an, pour des projets musicaux. Je ne peux pas dire comme Anoushka que c’est une seconde maison, mais ça y ressemble. Mon regard a changé : au départ, c’était l’Inde de mes parents ; aujourd’hui, c’est la mienne.

Clichés que vous souhaitez balayer ?

AS : Primo, l’idée de pauvreté et de sous-développement. Certains me demandent si on a l’électricité, si on vit dans des maisons en terre, si on se déplace à chameau… C’est parfois vrai, mais ce n’est pas toute la vérité. Deuzio, le trip « terre de spiritualité ». En Californie, où j’habite, les gens font beaucoup plus de yoga qu’en Inde ! Tout le monde mange bio, médite face à l’océan au soleil couchant… Mes potes indiens vont danser tous les soirs dans la plus grande discothèque du monde !

KK : Attention aux visions simplifiées et réductrices. Il existe en Inde une vraie modernité. On n’y est pas bloqué dans l’histoire comme certains ont l’air de le penser.

Votre public en Inde ?

KK : Celui d’Anoushka est bien plus large que le mien ! Ma musique est surtout diffusée en club ; je ne vois pas de différences entre les clubbers d’Inde, de Turquie, de Londres, de New York et d’ailleurs.

AS : Mon auditoire indien est plus traditionnel. Là-bas, les gens me reconnaissent dans la rue, à cause de mon ascendance... Je joue leur musique, ils me voient comme leur ambassadrice. Ailleurs, mon public et celui de Karsh se ressemblent plus.

Des personnes que vous voudriez toucher davantage ?

KK : Notre rôle est particulièrement important auprès des jeunes. Pour ceux qui, comme moi, ont grandi aux États-Unis, c’est une question d’identité. La musique n’est pas une réponse absolue, mais elle peut parfois aider. La nôtre fédère des gens de toutes origines. Là, la notion de world music prend son sens : une musique qui touche des gens partout dans le monde.

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(1) Compositeur et joueur de sitar indien mondialement réputé

(2) Norah Jones est aussi la fille de Ravi Shankar.

 

 
P_Anoushka Shankar et Karsh Kale
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