Il y a dix ans à Bahia (Brésil), tu étais aussi connu que Bob Marley !
Les coupables, c’est vous, les médias ! Grâce aux radios, aujourd’hui à Internet, l’info circule vite. Brésil, Uruguay, Costa Rica… Quand j’ai débarqué à Bahia en 1995, j’ai été aussi étonné que toi de constater que 25 000 personnes étaient venues assister à mon concert ! En voyant toutes ces voitures garées à côté du stade, j’ai cru qu’il y avait un match de foot, mais on m’a dit « non non, c’est pour toi » ! Mes disques n’étaient pas officiellement distribués mais les pirates avaient bien fait leur boulot…
Ton public ?
Il rassemble aujourd’hui toutes les générations. Je suis une sorte d’héritage familial ! Les frères de Saïan Supa Crew m’ont dit que quand ils étaient petits, leur mère leur passait ma version de Travailler c’est trop dur et voler c’est pas beau en leçon de morale. Ça me fait guili guili d’entendre ça !
Tu dis que Jah Victory est une œuvre majeure de ta carrière. Pourquoi ?
Dans cet album, j’ai souhaité conjuguer mon métissage au « présent du musicatif ». Adresser un clin d’œil à tous les publics qui me portent depuis 25 ans. Derbouka du Maroc, accordéon français, cornemuse bretonne, cora et djembé africains… Faire cohabiter ces différentes cultures en une mosaïque, un voyage sonore, sans que les unes bouffent les autres.
L’album commence avec une reprise reggae de Wish you are here, titre culte des Pink Floyd...
J’ai découvert ce morceau en 1975 à New York. Je venais de débarquer d’Abidjan, je voyais tomber la neige pour la première fois. J’écoutais cette chanson en fumant de gros pétards… Elle me faisait penser aux potes laissés en Côte d’Ivoire. J’aurais tellement voulu qu’ils soient là… J’ai eu envie de reprendre ce morceau en le tropicalisant, en lui apportant beaucoup de soleil. Un joli défi.
Donner une couleur personnelle à ton reggae, c’est aussi un challenge ?
Bien que je ne réussisse pas toujours mon numéro de trapéziste musical, j’adore innover. Toujours les mêmes tchakaboum tchakaboum, ça use les tympans ! Au départ, j’écrivais surtout en anglais. En 1976, mon ami jamaïcain Clive Hunt me dit : « Pour transmettre notre message, tu devrais chanter dans ta langue. » Il avait raison. Au-delà des mots, j’ai décidé d’introduire des instruments africains. Puis j’ai ajouté des violons, des violoncelles... J’aime le reggae évolutif.
Tu reprends le Crazy Boneheads de Marley en français…
À New York, mes potes jamaïcains et moi nous retrouvions souvent pour des soirées reggae, dans une boîte qui s’appelait le 111. Moi l’Africain, fallait que je trouve un moyen de me rendre intéressant, alors je chantais du Bob en dioula et en français. Beaucoup prenaient d’ailleurs le français pour un dialecte africain ! J’ai décidé de sortir Crazy Boneheads du placard pour marcher un peu sur les orteils des racistes…
Pourquoi consacrer une chanson à Thomas Sankara (1) ?
Les jeunes ne connaissent pas nos héros. On parle de combattre la pauvreté dans nos pays ; on n’y parviendra pas sans lutter en amont contre l’instabilité politique. Donc contre ces fléaux que sont les coups d’État. Nos régimes doivent impérativement évoluer vers la démocratie. J’appelle les États africains, la France, les Nations Unies, à ne plus valider ces actes de grand banditisme politique. Comment veux-tu que l’Union africaine représente valablement le peuple quand 98% de ses présidents ont braqué le pouvoir ?
Ton rôle d’ambassadeur de la paix à l’Onu : concret ou honorifique ?
C’est la reconnaissance du combat que je mène depuis le début de ma carrière, mais aussi un droit d’ingérence dans le débat politique, la possibilité de m’exprimer à des tribunes qui ne sont généralement pas ouvertes aux artistes. Les politiciens sont durs d’oreille : dès qu’ils sont au pouvoir, ils n’entendent plus le peuple ! Ils sont entourés de courtisans qui les caressent dans le sens du poil... Quelqu’un comme moi, politiquement naïf, peut leur dire la vérité en face et établir un dialogue direct. Je m’attelle à mériter la confiance qui m’est faite. Parfois je trébuche, mais le but que je recherche, éteindre le feu de la guerre, est en train d’être atteint. Les armes se sont tues. Reste à passer d’une paix relative à une paix durable…
L’ivoirité ?
Un concept diviseur, à l’origine des conflits absurdes dont nous essayons de sortir. La Côte d’Ivoire, frontalière du Ghana, du Burkina, du Mali, de la Guinée, du Liberia, a longtemps tiré sa force de sa diversité ethnique et culturelle. Un matin, parce qu’on vient d’inventer une différence à la con entre Ivoirien de souche, Ivoirien multiséculaire, Ivoirien de circonstance, on te dit que tu n’es pas d’ici, à cause de ton nom ou de l’origine de ton grand-père… Lorsque des gens aussi fiers que les Ivoiriens se mettent à se regarder de travers, le pire ne peut qu’arriver. Quand je vois qu’aujourd’hui la France va doucement vers la « francité »…
Les jeunes écoutent-ils toujours du reggae ?
Oui, et tu sais pourquoi ? Parce que reggae rime avec révolte. Avec misère, pauvreté, prise de conscience. Tant qu’il y aura des chômeurs, y aura du reggae. Tant qu’il y aura des enfants frustrés, des dictatures, du racisme, de l’injustice, y aura du reggae. L’épine dorsale de cette musique, c’est cette spiritualité sans faille.
Nouveaux talents à conseiller ?
Serge Kassi, Ismaël Isaac, Fadal Dey, Kajeem, Goodie Brown... J’ai essayé de produire de jeunes artistes, mais je n’avais pas les moyens de gros mammouths du disque pour les faire émerger. Pour qu’ils soient reconnus à la mesure de leur talent, il faudrait que quelqu’un de « financièrement positionné » les soutienne. Celui qui les aidera se fera des couilles en or.
Ton avis sur le coupé décalé ?
J’adore ! Ce courant musical, qui tourne en dérision les maux de notre société, a surgi en Côte d’Ivoire au début de la guerre. Le peuple avait besoin de ce genre de thérapie ! J’aime cet humour, ce côté « flambeur sans thune » : tu vois les mecs faire la monnaie de 500 euros, distribuer des biftons… Mais derrière, leurs potes les récupèrent ! Tout est mis en scène. Ce qui n’empêche pas certains spectateurs de se barrer parfois avec les sous !
Ton meilleur souvenir de scène ?
Abidjan, 1998, Festa festival. 300 000 personnes dans le public, et seulement vingt gendarmes pour assurer la sécurité ! Seul moyen d’accès aux coulisses : la voie fluviale. On a embarqué à huit sur un Zodiac de quatre personnes. Moi qui nage comme un caillou… La salade d’eau nous empêchait d’avancer, on est arrivé avec cinq heures de retard ! Pour remercier les gens d’être restés, on a joué pendant cinq heures. Parti pour être un énorme fiasco, ce concert a été magique… J’adore la scène. Comme je suis un gros timide, c’est là que s’établit le contact entre Alpha Blondy et ceux qui l’ont fabriqué. Je peux discerner les visages, voir les gens danser, communier avec eux… Des moments d’une grande valeur spirituelle qui me font du bien, où je me sens utile.
Le mot de la fin ?
Amis de la Côte d’Ivoire, intercédez auprès de nos politiciens pour que les élections présidentielles d’octobre 2008 se déroulent de façon sportive. Que les uns et les autres désarment les esprits de leurs militants ! Qu’on évite un nouveau bain de sang ! La météo électorale s’annonce très mauvaise ; nous devons tous nous mobiliser pour donner une leçon de démocratie à l’Afrique, proouver le pouvoir des urnes contre celui des armes.
(1) Homme politique tiers-mondiste et panafricaniste, qui dirigea la révolution burkinabé de 1983 à son assassinat en 1987, lors d’un coup d’État.





















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