Métis ?
Ce que je suis : ma mère est afro-brésilienne, mon père franco-russe. Aux Etats-Unis, cette notion a moins de sens : selon la « one drop rule », à partir du moment où t’as une goutte de sang noir, t’es noir, même à la seizième génération ! En France, les métissages sont plus visibles, plus acceptés. Dans certains quartiers américains, noirs comme blancs, un couple mixte peut faire l’objet de réflexions ouvertement hostiles… Quand tu es métissé et plasticien, aux USA, on te classe systématiquement dans le « circuit noir », quelle que soit la nature de ton travail. Drôle de concept de limiter l’identité à la couleur de peau ! Elle est le fruit de bien d’autres facteurs : la culture, la langue, la religion… Quand on me demande si je me considère un peu américain, je réponds que ma nationalité est hybride : j’ai vécu un tiers de ma vie aux USA, je me sens donc un tiers américain, comme je me sentirais un tiers laotien si j’avais passé dix ans au Laos ! Cela influe sur mes idées, ma façon de voir les choses. Quand j’étais ado, mes potes et moi, fatigués des contrôles d’identité, on se disait « pas Français ». En m’installant outre Atlantique, j’ai compris à quel point je l’étais ! Ma façon de me nourrir est française, ma pensée aussi…
Art noir, art blanc ?
Aux USA, t’as d’un côté l’art « black », de l’autre l’art « mainstream » (grand public). Celui-ci, historiquement composé d’hommes blancs, commence à s’ouvrir aux femmes et aux minorités. L’art noir n’est pas forcément considéré comme de moindre qualité ; c’est juste une autre branche, ignorée par la majorité dominante. Avantage : ça te permet d’exister quelque part en tant qu’artiste. Inconvénient : pour devenir mainstream, il faut être adoubé par les deux ou trois « experts » de l’art noir, auxquels tout le monde se réfère... Dommage que les acteurs institutionnels clés du mainstream ne fassent pas l’effort de repérer eux-mêmes les talents du black art !
Ton œuvre explore la question des identités et des inégalités. Le déclic ?Quand j’ai débarqué aux Etats-Unis, les gens m’ont dit : « Y a des Noirs en France ? » Une perception liée au manque de reconnaissance et de visibilité des Français de couleur. Je n’ai compris l’ampleur de ce problème qu’une fois aux USA - depuis l’étranger, t’as souvent une meilleure vision des choses. Depuis, j’explore ces questions sous l’angle français et américain. Je m’intéresse de plus en plus à l’histoire : celle qui a conditionné la façon dont se sont construites nos sociétés, à l’origine des divisions et des sectarismes actuels, ici et là-bas. Quand je peins un Noir pendu avec une auréole dorée, c’est une référence aux lynchages qui ont eu lieu sur le sol américain… La France tend à se voiler la face sur son passé colonial, mais aux Etats-Unis, pour en savoir plus sur l’histoire noire, il faut aller dans une université noire, ou bien s’orienter vers des filières d’histoire noire ! Ce qui ne fait qu’entretenir le clivage entre jeunes noirs (au courant des exactions passées) et jeunes blancs (qui n’ont pas reçu ces enseignements)… On me demande parfois pourquoi je montre le côté négatif : parce que c’est lui qui est omis et nécessite une révision.
Ta façon de créer ?
Je commence par identifier le thème dont je souhaite parler. Ensuite, je déconstruis : je cherche une manière moins « évidente » d’aborder le sujet, à la fois esthétique et visuellement accrocheuse. Je détourne beaucoup d’icônes populaires, comme Batman ou Banania, de manière drôle ou dérangeante. Quand j’utilise des clous, je sais que ces techniques impressionnent. A chacun de répondre à sa manière... Mes œuvres sont à même de toucher le grand public. Quand des classes viennent les voir, ça me touche. Pour moi, l’artiste contemporain est une sorte de philosophe visuel. Il est important que ces images suscitent le dialogue avec le plus grand nombre.
Accessibilité de l’art, ici et là-bas ?
Ado, quand je trainais aux Halles avec mes potes, on franchissait rarement le boulevard Sébastopol. Aujourd’hui, j’adore passer du temps au Centre Pompidou ! On peut très bien s’imprégner à la fois de la culture KFC, de la culture hip hop et de la culture musée. À New York, l’art est relativement grand public, mais cette ville n’est pas les USA. Aux expos, tu vois pas mal de jeunes, de gens issus de milieux pas forcément aisés. Les directeurs de musées ont cherché les moyens de les intéresser. Le Moma (Museum of Modern Art) est gratuit tous les vendredis après-midi, grâce au soutien de grandes boîtes privées – les Américains ont cette intelligence du business. Le musée de Brooklyn est aussi gratuit le premier samedi du mois ; il y a de la musique, des gens de tous horizons... La culture populaire est différente de celles des arts visuels : l’une est vivante, bruyante, l’autre silencieuse, introspective. Pour attirer les gens, il faut s’adapter, quitte à mettre de la musique et de la bouffe gratuite ! Pour créer un pont entre les cultures, il faut comprendre leur fonctionnement et leur nature. Quand t’invites quelqu’un chez toi, tu fais en sorte qu’il se sente à l’aise.
Marché de l’art, ici et là-bas ? Les Américains ont plus de facilité à investir sur de jeunes artistes – à la fois par coup de cœur et pour faire un bon placement. Les Français sont plus conservateurs. Ce n’est pas propre à l’art contemporain : regarde la musique, les émissions télé, on a toujours tendance à copier les Etats-Unis plutôt que de créer par nous-mêmes ! Pas forcément la faute des artistes, mais de ceux qui gèrent le business, trop frileux. Les USA privilégient l’ambition, la prise de risque, pas la France. Le système américain est parfois violent, mais le confort peut rendre paresseux, il ne pousse pas à se réaliser. Pour moi, outre atlantique, tout est allé très vite : expos, soutiens… Si t’as du talent, les gens n’hésitent pas à t’aider, les réseaux s’ouvrent facilement.
























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