Le point de départ de l’Institut ?
L’idée a germé dans la tête de Charles Villa-Vicencio lorsqu’il était Directeur national de recherche de la Truth and Reconciliation Commission (1) D’auditions en auditions, il s’est rendu compte que la réconciliation entre Blancs et Noirs ne viendrait pas d’elle-même, par simple décret. Que la TRC, aussi importante fut-elle, ne pouvait à elle seule résumer toute l’histoire de l’Apartheid, procurer un soulagement complet et une réconciliation immédiate. Que ce process demanderait du temps et de l’énergie, qu’il serait le fruit d’un engagement concret et continu. Après la remise du rapport final de la Commission en 1998, Charles a décidé de créer un think tank axé sur ces questions. Au départ, le gouvernement s’y est opposé, arguant que c’était à lui, et non à la société civile, de s’occuper de ça. Charles n’a pas lâché. L’Institut for Justice and Reconciliation est né en 2000 grâce au soutien d’une fondation danoise. Depuis, il a prouvé sa pertinence et son efficacité.
Ton implication personnelle ?
Je suis afrikaner. Bien qu’ayant grandi dans cette communauté, j’ai toujours été intéressé par la rencontre des cultures. Jusqu’à m’impliquer pour l’égalité entre les Blancs et les Noirs.
Objectifs de l’Institut ?
Réfléchir aux moyens de construire une réconciliation durable. Nous collaborons avec les gouvernements, les associations et les chercheurs pour renforcer la justice, le développement et la sécurité humaine dans le pays, via l’identification des adaptations sociales, économiques et éducatives nécessaires à une paix durable.
Exemple ?
L’Histoire. Son rôle dans l’apprentissage du vivre ensemble est essentiel. Il est donc impératif de se pencher sur ce qu’on enseigne, et comment. Toutes les communautés sud-africaines doivent faire partie de l’histoire transmise. Expression culturelle, arts visuels : tout est bon pour faire émerger l’histoire des peuples qui composent l’Afrique du Sud. Et que chacun la connaisse, s’en sente porteur.
Champs d’action ?
D’un côté, mener des travaux de recherche en lien avec les Académies, pour comprendre la situation et les besoins, puis les rendre accessibles au plus grand nombre. De l’autre, accompagner l’Etat dans la conception et la mise en œuvre de politiques concrètes – sans pour autant perdre notre esprit critique et notre indépendance. Les processus de gouvernance d’Afrique du Sud, pendant des années, ont été conçus par des Blancs, pour des Blancs. Il faut désormais se donner les moyens de fournir des services de même qualité à tout le monde. Un enjeu énorme ! En matière d’éducation, par exemple, trois priorités : d’abord créer une seule instance éducative, commune à tous – auparavant, il y en avait une par communauté. Ensuite, revoir le contenu des programmes. Enfin, remodeler le corps éducatif pour qu’il soit lui-même représentatif de la diversité de la société sud-africaine. Dans certains endroits, les enseignants sont encore tous blancs…
Principaux succès ?
Tout dépend ce que tu mets derrière cette notion : la quantité de livres qu’on a publiés ? Leur diffusion ? La proportion de profs qui les utilisent ? Le nombre d’enfants dont le comportement a changé ? La progression de la démocratie dans le pays ? Je continue à avancer, au plus près du terrain.
L’Institut intervient aujourd’hui en conseil dans de nombreux pays d’Afrique, voire au-delà…
Il ne s’agit surtout pas d’exporter un modèle, mais de transmettre des méthodologies. Certains disent que notre démarche n’est pas applicable aux autres pays africains, plus pauvres que l’Afrique du Sud. Erreur ! Nous sommes intervenus au Rwanda, au Burundi, au Congo, au Soudan, au Mozambique, ainsi qu’au Pérou, au Maroc, en Macédoine, au Pays basque espagnol… Partout où il y a des peuples à réconcilier. Mais nous ne sommes que vingt, nous ne pouvons pas nous disperser ! L’Afrique reste notre priorité.Ton regard sur l’Afrique du Sud aujourd’hui ?
C’est incroyable la façon dont ce pays a changé en l’espace de quatorze ans. Malgré la crise internationale, il est parvenu à se développer économiquement. Désormais, la presse y est libre et active, la justice indépendante. Le Parlement est en train s’éveiller, une société civile émerge progressivement… Malgré tout, l’Afrique du Sud vit actuellement une période sombre – peut-être la plus sombre depuis la signature des accords de paix. Les gouvernements se succèdent de manière un peu chaotique, le pouvoir politique traverse une crise de confiance. En matière économique, les infrastructures ne suivent pas l’essor de la demande – d’où, par exemple, des pénuries d’électricité. Les taux de criminalité et de contamination par le virus du sida restent élevés. De la capacité des institutions démocratiques à relever ces challenges et à assurer une croissance équitablement répartie, dépendra la survie du processus de réconciliation. Le pays traverse une phase d’incertitude. L’avenir est entre nos mains. La balance penchera d’un côté ou de l’autre, selon les choix que nous ferons.
Rome ne s’est pas faite en un jour : l’Afrique du Sud est une toute jeune nation !
C’est vrai ! On oublie qu’il a fallu beaucoup de temps à l’Europe pour se construire, dans des conditions sanglantes. Et quand on voit comment certains de ses pays traitent aujourd’hui les gens d’origine étrangère… C’est dans ce combat entre inclusion et exclusion, individualisme forcené et gouvernance morale, qu’une initiative citoyenne comme l’Institut trouve sa place et cherche à faire la différence.
On parle beaucoup de violences contre les femmes (et notamment de viols) en Afrique du Sud. Tu confirmes ?
Les crimes violents restent un des plus importants challenges de l’Afrique du Sud, encore en plein processus de transition. En particulier ceux contre les femmes et les enfants. Selon des statistiques publiées récemment par le gouvernement sud-africain, les délits sexuels auraient augmenté de façon inquiétante l’an dernier – d’autant plus préoccupant que la quantité de plaintes enregistrées pour ce genre d’abus est souvent inférieure à la réalité. La loi sur les violences domestiques a été mise en place il y a dix ans ; malgré les nombreux outils législatifs désormais existants, le nombre de femmes violentées et tuées par leur partenaire reste très élevé.
Ce phénomène est-il selon toi un « transfert de violence » ?
Certainement. Quinze ans de démocratie en Afrique du Sud ne suffisent pas à effacer les profondes blessures sociales et psychologiques causées par des années d’un régime structurellement violent et déshumanisant. L’apartheid affecte toujours les relations entre les gens, y compris en matière de cohésion sociale, de structure familiale, de droits humains, d’égalité des sexes, de respect de la loi… Et ça risque de continuer encore un moment. Malgré tout, il est temps que notre société s’attaque de manière offensive aux causes profondes de cette violence. Une étude réalisée par le Medical Research Council montre par exemple que 28% des hommes interrogés avaient déjà commis un viol – envers une femme ou une jeune fille. Beaucoup d’entre eux avaient un emploi, étaient issus de la classe moyenne. Leur propension à ce genre de crime tient à des expériences d’enfance : absence des parents, trauma précoce, intimidation. Les violeurs sont aussi souvent des gens physiquement violents envers leurs partenaires, impliqués dans des comportements à risque. Selon le MRC, la résolution définitive de ce problème passe un changement des mentalités sur la masculinité, la hiérarchie des genres et la justice sexuelle en Afrique du Sud.
Comment améliorer la situation ?
Il y a déjà eu quelques initiatives positives – dont la loi contre les violences domestiques, et de récents amendements qui élargissent la définition légale du viol et l’éventail des punitions possibles. Mais les challenges les plus forts demeurent, surtout en matière d’efficacité de notre système judiciaire, très surchargé. L’accès à la justice reste inégal, au détriment notamment des femmes issues de communautés défavorisées et de zones rurales. Les taux de condamnation en cas de violence domestique, d’abus sexuel ou de viol restent faibles. Beaucoup d’associations de terrain font du très bon boulot, mais il est de la responsabilité du gouvernement de prendre en charge la réforme du système judiciaire. Du côté de l’Institute for Justice and Reconcilation, nous travaillons de plus en plus avec les femmes au sein des communautés, et participons à des initiatives de justice de transition, à la fois à l’intérieur de nos frontières et dans d’autres pays d’Afrique. Par exemple, nous avons monté des ateliers avec des associations de femmes, dans des zones rurales du Zimbabwe, axés sur la revendication de l’égalité entre les genres et la participation au Global Political Agreement (accord de politique générale).
Confiant dans la jeunesse sud-africaine ?
Oui. Une jeunesse entreprenante, intelligente, créative… Mais encore confrontée à des challenges éducatifs énormes. A l’heure actuelle, 40% des élèves sud-africains (d’origines très diverses : Inde, Europe, Malaisie…) sont scolarisés dans d’anciennes « écoles blanches », intégrées et intégrantes. Un avantage énorme par rapport aux 60% restants, scolarisés dans des établissements isolés, victimes de dysfonctionnements... Et fréquentés essentiellement par des Noirs. Résoudre ces inégalités est pour moi une préoccupation majeure. Aujourd’hui, tous les enfants sud-africains vont à l’école primaire, mais seulement 10% d’entre eux poursuivent au secondaire, 5% à l’université. Les autres se retrouvent au chômage, ou dans des réseaux de travail informels.
Ta vision du monde ?
Il est temps de rétablir le lien entre Afrique et Europe sur des bases justes et saines. Sortir des visions stéréotypées opposant une Europe romantique à une Afrique méprisée (ou l’inverse !) pour nouer des relations nouvelles, fondées sur la réalité d’aujourd’hui. Communiquer, en ne montrant pas seulement ce que l’Europe apporte à l’Afrique, mais aussi ce que l’Afrique apporte à l’Europe.
LA PAROLE A… DESMOND TUTU
L’archevêque anglican sud-africain, Prix Nobel de la paix en 1984, fut ensuite président de la Truth and Reconciliation Commission.

«
La Truth and Reconciliation Commission a permis, par le recueil de témoignages, de lancer une dynamique d’expression et de justice, dont l’objectif n’est pas de punir, mais de soigner. Se souvenir du passé permet de ne pas le reproduire. Pour vivre raisonnablement en harmonie, chacun d’entre nous doit apporter sa contribution, de sa propre initiative. La réconciliation n’est pas un événement, mais un processus. Quand la Commission à remis son rapport à Nelson Mandela en 1998, celui-ci a déclaré : « Aujourd’hui, nous récoltons les premières graines de ce que nous avons semé. Mais nous devons être conscients que nous allons devoir semer et récolter encore et encore, pour assurer notre subsistance, pour faire prospérer cette communauté, et pour que nos enfants puissent être assurés de la pérennité de ces deux mots : never again ! »…
L’Institute for Justice and Reconciliation est un peu comme mon filleul. Son existence est importante pour l’Afrique, où la démocratie est fragile, hypothéquée par des politiciens peu scrupuleux. Je suis heureux que mon filleul soit en train de devenir un ado séduisant. »
PRIX UNESCO DE L’EDUCATION POUR LA PAIX

Créé en 1981, il récompense des initiatives visant à éduquer le public à une culture de paix. Remis tous les deux ans, il a été décerné en 2006 au juge sri-lankais Christopher Gregory Weeramantry. Parmi les lauréats précédents : Père Émile Shoufani (Israël), City Montessori School (Inde), Centre judéo-arabe pour la paix de Givat Haviva (Israël), Evêque Nelson Onono-Onweng (Ouganda), Association des mères de la place de Mai (Argentine), Prayudh Payutto (Thaïlande), Mère Teresa (Inde), Rigoberta Menchú Tum (Guatemala) et Paulo Freire (Brésil).
2008 : Le Prix revient à l’Institute for Justice and Reconciliation. « Notre critère a été : quels sont les objectifs et les conditions d’efficacité d’une culture de paix en 2008 ? » explique l’historien algérien Mohammed Arkoun, président du jury. Il ne s’agit pas juste de récompenser un bon élève, mais une organisation au service d’une transmission adéquate, c’est-à-dire critique, capable de dépasser les clivages pour impulser une nouvelle dynamique dans des sociétés dévastées par les conflits. L’Institute for Justice and Reconciliation a joué un rôle conséquent dans l’apaisement des souffrances de l’Afrique du Sud après l’Apartheid. Il a apporté une réponse concrète, adaptée aux attentes de la société sud-africaine... Et à même d’inspirer d’autres pays où, aujourd’hui, on tue : Pakistan, Algérie, Irak, etc. Tout le monde doit se sentir impliqué dans la quête et la diffusion d’une culture de paix. Y compris en Europe, y compris en France, où l’on oublie par exemple que la Communauté européenne est née à la fin de seconde guerre mondiale afin d’éviter que la haine entre les peuples l’emporte à nouveau. La culture de paix passe par l’union des peuples, non par leur repli sur leurs petits intérêts individuels… »
(1) Assemblée créée en Afrique du Sud après l’abolitionde l’Apartheid (1994), où chaque personne (noir ou blanche) estimant avoir été victime de violence était invitée à venir raconter son histoire. Les auteurs de violence pouvaient aussi témoigner and demander leur amnistie.
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