HLM sur Cour(t) : Gagarine et la Cité des Astres

Gagarine de jour
© DR

Œuvre onirique, Gagarine, a reçu le Grand prix du jury, du concours «HLM sur cour(t)», qui récompense depuis 3 ans, des courts-métrages inspirés et originaux sur le logement social.  Point d’orgue de la Semaine nationale des HLM qui s’est déroulée, cette année, du 13 au 21 juin, le festival a mis en lumière la vie singulière de la cité Gagarine-Truillot à Ivry-sur-Seine qui devrait disparaitre d’ici  2018.

 Une mise en orbite : c’est le pari original de deux jeunes réalisateurs très prometteurs, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh. Fable du réel, exercice onirique, sur la fin programmée d’un ensemble HLM – la cité Gagarine-Truillot – promise à la destruction d’ici 3 ans, dans le cadre d’un grand plan de réhabilitation urbain. Le jeune héros s’appelle Youri (Idrissa Diabaté, vu dans Bande de filles). Il a le prénom de sa cité, les pieds solidement ancrés dans son territoire, mais la tête dans les étoiles. Youri comme Youri Gagarine, icône soviétique et pionnier de l’espace; le héros populaire de l’URSS qui, en juin 1964, inaugura une grande cité de briques rouges à Ivry-sur-Seine, auquel il donna son nom. Cinquante ans plus tard, le jeune Youri a fait de l’immeuble sa navette mais, tels les spationautes de Gravity, il lutte contre la force des éléments, le compte-à-rebours d’une dislocation annoncée ou d’un nouveau départ inattendu.

Inspiration spatiale

« Quand j’ai vu, pour la première fois, ce bâtiment immense, magistral, promis à la démolition, j’ai su que j’avais trouvé mon inspiratio », se souvient Fanny Liatard. Nous sommes à l’automne 2014, elle découvre la cité d’Ivry-sur-Seine avec un collectif d’architectes qui étudiait les différentes modalités de destruction de Gagarine. Au même moment, s’ouvre l’appel à scénario du festival « HLM sur cour(t) » organisé par l’Union Sociale pour l’Habitat (USH) qui chapeaute plus de 750 bailleurs sociaux. Urbaniste de formation, Fanny s’associe avec Jérémy Trouilh, qui vient d’achever un Master de réalisation de documentaires. Les idées fusent ; le choix apparait comme une évidence: Faire revenir Gagarine à « Gagarine». « Les lignes du bâtiment nous fascinaient, on imaginait des images, des mouvements de caméras, des sons, une ambiance», poursuit Jérémy.  Le premier jet d’un scénario est écrit en quelques nuits blanches, juste avant la date-limite des candidatures au concours. Il est retenu parmi les trois finalistes: « Les choses sérieuses ont vraiment commencé. Nous avions 5 mois pour traduire notre imagination dans un scénario plus calibré, et le transcrire ensuite à l’écran. »

Faubourgs bucoliques,  lieux de perdition, réalité(s) plurielle(s)

A travers HLM sur cour(t), les professionnels du logement social entendent renouveler le(s) regard(s) sur des espaces qui abritent 10 millions de personnes en France. Le regard du cinéma a touché les multiples évolutions d’un territoire – faubourgs bucoliques d’avant-guerre devenus, dès les années 60, le théâtre d’une transformation urbaine radicale. Jean Gabin en est tout déboussolé dans Mélodie en sous-sol de Michel Audiard (1963). Tout juste sorti de prison, Monsieur Charles découvre, ahuri, les grands ensembles de Sarcelles : « Ils appelaient ça la zone verte… C’est devenu New York, la zone verte ! C’est l’époque où l’effet de modernité des HLM l’emporte sur les craintes. Sarcelles est comparé à New York : « Il ne faut pas oublier que les logements sociaux ont représenté une promesse de confort et de développement urbain, par rapport à des bidonvilles insalubres», défend Jean-Louis Dumont, président de l’Union Sociale pour l’Habitat, à la soirée de remise des prix du court-métrage, le 16 juin, au Forum des Images.

Au tournant des années 90, l’hécatombe du chômage de masse dans les cités aiguise le regard des nouveaux réalisateurs. En 1995, La Haine de Mathieu Kassovitz fait entrer une nouvelle référence dans les dictionnaires du cinéma : le « film de banlieue», ou des chroniques désenchantées, souvent empreintes de violence, d’un lieu en plein dévissage. Au tournant des années 2000, renait une vision plus optimiste, plus sereine, à l’image de L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche (2003), croisant le langage ‘banlieue’ avec celui de Marivaux. Puis, une approche plus féminine s’emploie à sortir du petit périmètre du HLM, comme « Tout ce qui brille» (2009) de Géraldine Nakache, ou « Bande de filles» (2014) de Céline Sciamma.

Des habitants «  acteurs » de leur film

Gagarine s’inscrit dans ce mouvement. Mais les réalisateurs ont, eux, choisi les étoiles,  refuge et lieu d’évasion pour le jeune Youri. Embarqués dans la « navette’ Gagarine, les deux cinéastes ont d’abord cherché à apprivoiser doucement les habitants : « Nous voulions qu’ils s’habituent à nous, à notre présence. Nous avons organisé des réunions publiques, des projections de films pour les enfants de la cité. Ils ne devaient pas se sentir otages de quelque chose qui ne les concernait pas», assure Jérémy Trouilh, qui a d’ailleurs donné un petit rôle à l’un des jeunes visages de Gagarine. Et la cité leur a ouvert les bras. Une partie du tournage a eu lieu dans l’appartement de Danielle, 67 ans – celui du jeune Youri à l’écran – qui fait partie des « anciens’ de l’ensemble Gagarine- Truillot. Elle y a emménagé avec ses parents, à l’âge de 17 ans, alors que la barre était fraîchement sortie de terre. Adhérente au parti communiste, elle a débuté le militantisme entre les murs de la cité du 94. Alors forcément, les images d’archives qui jalonnent le court-métrage ont ouvert la boite aux souvenirs: « J’ai vécu la visite du cosmonaute, Youri Gagarine, j’étais complètement fascinée. Pour moi la cité, c’était le progrès, des appartements plus grands, plus confortables», se souvient celle pour qui les briques rouges de la cité du 94 ont toujours gardé la majesté et le message d’espoir de ces premiers moments.

Chant du cygne

Les débuts à Gagarine sont tout autres, pour Yvette, chef de projet et bénévole dans une compagnie de théâtre du quartier : « Je  suis arrivée en 1999. Je trouvais l’immeuble pas beau, sale. J’ai vécu mon arrivée, ici, comme une mise à l’index. Je n’avais pas le choix, j’avais des problèmes financiers. Mes débuts ont été très difficiles. » Et pourtant, l’atmosphère particulière des immeubles, l’ambiance « familiale» des lieux finissent par convaincre la comédienne de s’investir pleinement dans les combats quotidiens de Gagarine. La cité est alors ravagée par un taux de chômage massif, conséquence en particulier de la fermeture des imprimeries d’Ivry, qui faisaient vivre de nombreuses familles. L’aventure du court-métrage a changé pour de nombreux désenchantés leur regard sur l’esthétique de Gagarine : « Je dois dire que je trouve la barre beaucoup moins moche qu’avant !  Les réalisateurs ont réussi à mettre du rêve, de la poésie, dans des lieux qui ne s’y prêtaient pas du tout ! »

Le vaisseau du 94 avec ses 377 logements, doit être démoli, d’ici trois ans, conclusion d’un projet sans cesse repoussé depuis 10 ans. Le court-métrage évoque, avec pudeur, l’angoisse et la nostalgie de ces habitants, et la grande inconnue du relogement. Selon les derniers chiffres de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU), 147 815 logements sont programmés pour être détruits, sur tout le territoire français. A Gagarine, aux interrogations pratiques d’un déménagement nécessaire, se mêle la tristesse d’une séparation, l’éparpillement inévitable de ‘l’esprit Gagarine’ dans de nouveaux logements, aux quatre coins d’Ivry-sur-Seine: « Le bâtiment part en lambeaux. Il n’y a pas le choix, il faut partir. Mais on est triste de se quitter. Moi personnellement, je redoute de me retrouver, perdue, anonyme parmi d’autres, dans un immeuble qui n’aura pas la  même flamme qu’ici», soupire Yvette. En attendant, Gagarine les réunit pour une dernière odyssée vers les astres.

* Le court-métrage est disponible dans son intégralité sur la plate-forme Vimeo jusqu’au 15 juillet, ainsi que les films des autres lauréats, Feuilles de printemps de Stéphane Ly-Cuong,  La nuit, tous les chats sont roses de Guillaume Renusson.


Autre article écrit par Helene Jaffiol

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