Black Panther, un Marvel à l’esthétique militante

Crédits : Slash Films

En salle depuis le 14 février en France, Black Panther, le dernier né des studios Marvel, s’est déjà hissé en une dizaine de jours à la tête du box office. Après un succès record aux États-Unis, où il est devenu le 5ème plus gros démarrage de tous les temps, l’arrivée de ce film inédit dans le paysage cinématographique bouscule les normes à travers le message militant qu’il porte par la forme et le fond.

Par notre contributeur Jérémy Legros 

Il arrive que des objets culturels en disent plus sur le fonctionnement d’une société que de longs discours. C’est là que se situe la force de l’esthétique qui, par le fait qu’elle évolue dans un système de valeur commun à la société dans laquelle elle s’insère, exprime de manière sensible et poétique des choses qui parfois étaient difficiles à sortir des milieux militants.

Le film Black Panther, du réalisateur afro-américain Ryan Coogler, semble être un de ces objets. Alors que les thématiques raciales, comme celles relevant du sexisme, surgissent à nouveau dans le débat public – après une période où celles-ci avaient été reléguées à des questions censées concerner uniquement les principaux intéressés, et non la société toute entière -, Black Panther vient crever les écrans en se positionnant, dans sa forme même, comme un manifeste opposé à une vision réductrice de l’homme noir, de sa diaspora et de sa culture, prenant également le contrepied du blockbuster américain sans véritable autre motif que la rentabilité.

Bien que le schéma narratif utilisé ne brille pas par son originalité, la finesse des choix, tant au niveau du casting, de la psychologie des personnages ou des références culturelles a vocation à laisser un quelque chose en plus au spectateur une fois l’écran éteint.

Un film tourné à la caméra obscura

La métaphore de la camera obscura est celle du renversement idéologique. Ainsi, par ce mouvement, le haut devient le bas et l’anormal la normalité. En proposant une expérience inverse à l’attendu, le basculement qu’offre Black Panther révèle de manière intelligente les contradictions de l’Occident.

En délocalisant l’histoire dans le royaume africain du Wakanda, pays technologiquement sur-développé ayant pour couverture aux yeux du globe celle d’un pays du tiers-monde, l’Occident peut alors être analysé d’un oeil extérieur comme un endroit où la violence raciale et économique est présente de manière diffuse.

Black Panther, un héros-symbole. Crédits : Africa Top Success

T’Challa, héros principal du film et prince héritier de ce royaume, se voit de retour au Wakanda pour en prendre les rênes après l’assassinat de son père à l’ONU. C’est alors que nous découvrons une autre proposition du futur qui, la chose étant assez rare pour être soulignée, se veut désirable et enthousiaste. Car à mi-chemin entre tradition africaine et hypermodernité, le Wakanda nous apparaît comme un lieu où l’humanité a su trouver une forme d’équilibre paisible : la technologie futuriste se veut au service de l’homme et non de son asservissement ; la nature est respectée (certains peuples sont végétariens) et est source d’inspiration pour les technologies (voir le fonctionnement biomimétique de certains avions tiré du vol de libellules) ; la mémoire des anciens et des traditions se veut au service de l’avenir et non pas en opposition avec ce-dernier ; et la société se présente comme égalitaire, les femmes occupants des rôles non normés (militaires, ingénieurs, prêtresses, politiques, etc.).

Il est alors intéressant de voir que les seuls éléments venant troubler, en apparence, le destin de cet Atlantide moderne lui sont extérieurs. En effet, avec comme élément déclencheur de l’histoire la volonté d’un pilleur et de la CIA de mettre la main sur le vibranium, précieux métal à l’origine de l’incroyable avancée des wakandais, le scénario se fait ainsi dénonciateur des rapports néocoloniaux perturbant toujours, aujourd’hui, la stabilité de certains pays.

Encore une fois, sous l’effet de la camera obscura, le barbare, le vil ou le sauvage n’est plus l’africain, mais ici l’occidental poussé par la recherche du profit et du pouvoir. Toutefois, loin de retourner le stigmate de manière grossière (les gentils sont noirs, les méchants sont blancs), le basculement opéré se veut infiniment plus nuancé et va s’illustrer à travers des éléments beaucoup plus discrets.

Avec un casting à quasi-totalité noir – chose plutôt logique pour un film se passant essentiellement en Afrique -, les deux seuls acteurs blancs qui ont un rôle important dans le scénario occupent des rôles de second ordre. Le premier est un méchant secondaire, présent uniquement pour lancer l’histoire ; le second est adjuvant du héros. Au final, le piège du manichéisme est évité, l’homme blanc pouvant être tout aussi gentil que méchant, ceci n’enfermant personne dans des identités figées, basées sur la couleur de la peau ou l’origine, comme ceci se voit encore trop souvent au cinéma.

Ce refus du manichéisme se poursuit d’ailleurs à travers le rôle du méchant principal, tout aussi noir de peau que le héros, dont la colère a pour point de départ la violence sociale vécue dans les ghettos d’Oakland en Californie ainsi que celle endurée par la diaspora noire depuis des siècles. Assez rare pour une adaptation d’un Marvel au cinéma, le méchant n’est pas juste méchant gratuitement.

Et pour cause, il est le produit d’une violence institutionnelle, ici raciale et économique, l’ayant submergé au point qu’il n’ait plus que la vengeance pour seule motivation – ceci donnant la possibilité au spectateur de le trouver attachant si celui-ci fait preuve de compassion à son égard. De plus, c’est, au final, ce méchant qui, pris dans toute la complexité de son histoire personnelle, va venir questionner le héros afin de nous livrer l’interrogation à la fois morale et universelle qui traverse ce film : au motif de vouloir préserver sa sécurité et sa tranquillité, est-il juste de ne pas aider ceux qui en ont besoin lorsqu’on en a les moyens ?

Une esthétique du contre-discours culturel

Black Panther apparaît presque, en définitive, comme un prétexte pour remettre en question des situations perçues comme injustes par les afro-américains – et donc, par extension, à bien d’autres noirs en Occident. Cependant, le film puise sa profondeur non pas dans la simple interrogation des normes, mais, au contraire, dans le dépassement du stade de la revendication par celui de la proposition.

Car c’est une vision alternative qui nous est offerte ici. Celle d’une vision américaine de la culture de masse appuyée sur une africanité assumée, revendiquant par ce biais ce que toute la diaspora du continent noir a apporté à ce pays. Le choix de la bande originale Black Panther : The Album (n°1 des charts aux États-Unis), signée par le rappeur engagé Kendrick Lamar, qui pour l’occasion, s’est entouré des artistes de black music les plus en vogue du moment, en est d’ailleurs un exemple significatif – le hip-hop étant sans doute l’un des plus grands legs de la culture afro-américaine aux États-Unis, les États-Unis l’ayant légué ensuite au reste du monde.

La musique du film pensée par le compositeur et producteur suédois Ludwig Göransson (signé sur le label Roc Nation de Jay-Z et connu dans le milieu hip-hop pour ses collaborations avec Childish Gambino) en est un autre, ce-dernier ayant entrepris un voyage de recherche d’un mois en Afrique au cours duquel il a notamment rencontré le chanteur sénégalais de tama Baba Maal, dont la voix et le style musical résonnent tout le long du blockbuster.

Cette créolisation entre Occident et Afrique se poursuit même jusqu’au choix de la typographie utilisée dans le film, celui des langues parlées par les personnages, celui de leurs coupes de cheveux ou de leurs vêtements. Sujets mélangeants à la fois esthétique et politique, la calligraphie, l’accent, le vocabulaire ou le style vestimentaire mettent en lumière les rapports de force tacites qui courent au sein d’une société.

Et en ce sens, arborer des écritures à mi-chemin entre la calligraphie traditionnelle africaine et la calligraphie moderne occidentale, écouter un anglais avec l’accent africain ou avec celui des quartiers populaires californiens, entendre un peuple parler en xhosa dans une grosse production américaine, ou encore montrer des tenues et des coiffures issues de la culture africaine et afro-descendante (dreadlocks, nattes, afros, sapologie, habits, coiffes traditionnelles, etc.) sont autant de symboles politiques fondus dans le décor du film et loin d’être anodins. À leur manière, ils semblent être placés là pour signifier, à la fin des fins, que la vision occidentale du beau, du bon goût, du juste ou du vrai ne prévaut sur aucune autre et qu’il n’est affaire, en fait, que de constructions sociales historiquement et géographiquement localisées.

Crédits : Afropunk

Le succès populaire et commercial de Black Panther, fonction de son échos considérable dans la société, laisse à penser que 52 ans après la création du premier super-héros noir par Stan Lee et Jack Kirby, suivie par la naissance la même année du mouvement révolutionnaire du Black Panther Party, ce film, sans doute, peut postuler au statut d’événement.

Avec un impact comparé par certains outre-Atlantique à l’élection du Président Barack Obama, des initiatives populaires ou privées pour emmener des enfants de quartiers populaires visionner le film, une Une du Time titrée “A Hero Rises”, des polémiques racistes autour du long-métrage (prétendu déclencheur du racisme anti-blanc sur Twitter, Google bomb l’associant à la Planète des Singes sur AlloCiné, des reproches au sujet du nombre d’acteurs non-noirs, etc.), un sentiment de fierté et de reconnaissance en Afrique lié au fait qu’un film hollywoodien mette à l’honneur le continent, Black Panther vient à travers l’exercice cinématographique du blockbuster s’immiscer dans le débat public pour provoquer l’interrogation.

Le révélateur d’une tension dans les sociétés occidentales

C’est en ce sens qu’il est événement. Une sorte de point d’acmé d’une tension qui se faisait sentir depuis quelque temps dans les sociétés occidentales où, désormais, une partie des citoyens non-blancs, présents maintenant depuis plusieurs générations, affirment leur apport à une culture qui est aussi la leur, tout en revendiquant que cet apport prend ses racines ailleurs et qu’il est le fruit d’une histoire riche, conflictuelle et violente.

De Black Panther le comics à Black Panther le film, en passant par Black Panther le mouvement, se ressent une filiation de la revendication politique des minorités en Occident. Né à l’époque des luttes pour les droits civiques aux États-Unis, ce super-héros noir et africain porte la voix de plusieurs générations ne demandant rien d’autres que l’égalité dans toutes les composantes de leur existence en société : égalité économique, judiciaire, politique, médiatique et culturelle.

Black Panther, d’hier à aujourd’hui. Crédits : DR

Si l’esthétique à travers les symboles qu’elle utilise en dit souvent plus que des discours politiques, sans doute alors le clin d’oeil se dissimulant dans le choix de l’affiche du film donne tout son sens à la démarche de Ryan Coogler. Marquant une ressemblance équivoque avec une photographie célèbre de Huey P. Newton, l’un des fondateurs du Black Panther Party for Self-Defense, le jeune réalisateur assume peut être par là son geste à la croisée des chemins entre art et politique.

En s’appuyant sur les codes de la culture de masse, celui d’un cinéma américain devenu la forme de cinéma la plus mondialisée, ce geste artistique, loin d’être gratuit, loin de l’art pour l’art, porte en son fond et avec intelligence une volonté de revendication, d’affirmation et de contre-proposition culturelle qui vaut le coup d’être vue autant pour son message que son esthétique.


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