Manifestations en Tunisie : « La situation ne s’est pas améliorée »

Crédits : Zohra Bensemra

La Tunisie est secouée depuis quelques jours par des mouvements de contestation de grande ampleur. Notamment à l’occasion du 7ème anniversaire de sa « révolution » lors du Printemps arabe. Vincent Geisser, chargé de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), revient sur cette actualité.

La Tunisie a fêté les 7 ans de sa révolution. Une fête un peu gâchée par un contexte social pour le moins tendu. Quel bilan en feriez-vous ?
Il ne faut pas tomber dans les interprétations manichéennes. Il y a deux versions qui travestissent un peu la réalité. La première est de considérer que rien ne s’est passé et que nous sommes revenus à la case départ. Certains l’appellent même le retour à un régime autoritaire. La deuxième représentation caricaturale est de considérer que la Tunisie est devenue une démocratie, la seule du monde arabe.

La réalité se joue dans ce qu’on pourrait appeler les attentes par rapport à la révolution, un grand malentendu. Il y a une vraie démocratisation de l’espace public, une refondation démocratique, des élections libres. En même temps, les problèmes de chômage, les inégalités sociales entre une Tunisie oubliée et une Tunisie prospère, restent des questions en suspens. De ce point de vue, la situation ne s’est pas améliorée.

Un homme est mort dans la ville de Tebourba et que 200 personnes aient été arrêtées à Tunis. Les choses peuvent-elles dégénérer ?
L’hypothèse d’un développement des protestations à plusieurs régions est plausible, oui. Mais il faut faire attention : le scénario le plus probable, ce n’est pas une chute du gouvernement ou du président démocratiquement élu. C’est, à l’inverse, une tendance de plus en plus autoritaire et répressive.

Face à la généralisation de la protestation en Tunisie, c’est qu’au nom de la démocratie, on soit de plus en plus amené à réprimer. On est dans un scénario ambivalent d’une démocratie naissante qui retrouve certains réflexes répressifs de l’autoritarisme, sans pour autant revenir à une dictature.

La Tunisie connaît une phase de contestation qui prend de l’ampleur… Crédits : DR

Les contestations récentes font aussi état d’une corruption encore en vogue dans le pays. Est-ce qu’un véritable changement est difficile à mettre en place ?
Il y a une volonté politique du gouvernement tunisien de lutter contre la corruption, on ne peut pas le nier. Il y a un autre phénomène simultané, c’est que la part des acteurs dominants qui bénéficient de ces corruptions s’est multipliée. À l’époque du président Ben Ali, la corruption était concentrée dans les mains du Président, de sa famille et de sa belle-famille. C’était une corruption personnalisée autour du clan d’un pouvoir. Avec la démocratie et la multiplication des acteurs politiques, il y a une multiplication des bénéficiaires de la corruption. Les partis politiques sont plus nombreux, les personnalités politiques aussi. La corruption, elle, ne s’est pas approfondie. Elle s’est, par contre, généralisée sur une opacité beaucoup plus grande qu’à l’époque de Ben Ali.

L’inquiétude de ne pas voir les choses changer est-elle plus grande encore chez les jeunes notamment ?
Oui. Outre les périphéries oubliées de la Tunisie, il y a une jeunesse qui n’est pas forcément dans une situation dure sur le plan économique. Néanmoins, il y a une classe moyenne de la jeunesse qui est très attentive sur la restriction des libertés et des droits. C’est une jeunesse de la classe moyenne et supérieure contestataire, plutôt gâtée économiquement. Mais elle reste sensible aux thématiques des libertés, à la question des femmes et des inégalités.

Cette frange de la population est aussi dans la rue, mais pas pour les mêmes motifs que celle des quartiers populaires. Il y a aussi une fraction syndicale en Tunisie avec une revendication d’ordre sociale et salariale. Néanmoins, il n’y a pas, pour l’instant, de convergence au niveau des objectifs. On voit bien le dilemme de cette protestation, il est classique : on a un espace public qui se consolide, et donc des gens qui peuvent protester.


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