Titiou Lecoq : « Il faut parler du féminicide »

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Journaliste indépendante, blogueuse sur « Girls and geeks » et auteure, entre autres, de Libérées ! Le féminisme se gagne devant un panier de linge sale, Titiou Lecoq travaille sur le féminicide (le meurtre d’une ou plusieurs femmes en raison de leur condition féminine) depuis quelques temps. Elle a accepté de répondre à nos questions sur le sujet.

Cet article est paru dans UP le mag numéro 18 

Le féminicide n’est toujours pas reconnu par la loi. Comment l’interprétez-vous ?
Je comprends la décision car ce qui est reconnu par la loi, c’est que le fait de tuer son conjoint ou sa conjointe est une circonstance aggravante. Dans les accusations et les procès, ça pèse beaucoup. La revendication des féministes sur le terme féminicide, c’est de marquer le côté « fait de société ». Est-ce à la justice de le marquer comme tel ? Je ne pense pas. Il est plus de la responsabilité du journaliste de le faire, ça a plus d’impact. Il faut sortir du « fait divers » pour l’appeler par son véritable nom, « féminicide ». Je l’emploie moi-même dans tous mes articles, car je veux parler de ce que ça cache, et de ce que ça dit de notre société.

Y a-t-il un « profil type » de femme tuée parce qu’elle est une femme ?
C’est ce qui m’a frappée, en fait il n’y en a aucun, pas même sur les classes d’âge. Je pensais que cela concernait plus des femmes d’une quarantaine d’années, mais en réalité ce n’est pas le cas. Cela arrive chez de très jeunes couples, de 18-19 ans, mais aussi chez des retraités. Ce qu’on retrouve, c’est un schéma qui est, en règle générale, toujours à peu près le même. Au moment où la femme décide de quitter son conjoint, celui-ci préfère la tuer plutôt que de la laisser partir.

Si on lit les histoires, on se rend compte qu’il y a quelque chose de quasiment mécanique

Sur le site web du journal Libération, vous tenez une glaçante nécrologie qui énumère, un à un, le nom des femmes tuées. Pourquoi ?
Je suis partie de la statistique que l’on connaît tous : tous les trois jours, une femme meurt « sous les coups de son conjoint ». Le problème des phrases que l’on rabâche, c’est qu’à un moment, elles perdent toute substance. En revanche, si on dit qu’elle s’appelait Céline, qu’elle avait 42 ans, qu’elle était agricultrice, qu’elle venait de déposer les enfants à l’école et que Marc l’a tuée avec son fusil de chasse, là on entre dans du concret. Cela permet aussi de se rendre compte de la diversité et de la récurrence des événements. Mais aussi du fait qu’il y a quelque chose de quasiment mécanique dans ces histoires.

La statistique que vous avez mentionnée vous semble d’ailleurs faussée, si j’en crois une de vos déclarations. En quoi ?
Si l’on croit en cette donnée, on a l’impression qu’il la « cogne » et qu’elle tombe. Dans la réalité, c’est très peu ça. Ce qu’il se passe, le plus souvent, c’est un geste de préméditation, où l’homme prend un couteau et fait le geste. Il y a un souci de formulation, qui donne une vision erronée des choses. C’est beaucoup plus violent que ça en a l’air.

Il y a un problème sur l’accueil des plaintes

Quels retours avez-vous eu face à votre position ?
J’en ai parlé à Marlène Schiappa (Secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, ndlr). Elle soutient mon travail. Le fait qu’on parle de ces féminicides permettra qu’elle obtienne plus de moyens. Reste à savoir ce qu’elle va concrètement mettre en œuvre, que ce soit en termes de formation des policiers ou de subventions pour les associations d’aide aux victimes. Je vais, en outre, participer à un débat organisé par le site aufeminin.com, avec plusieurs associations féministes, dans le cadre de la journée internationale des violences faites aux femmes. J’ai surtout eu le retour de proches de femmes qui ont été tuées, et c’est très étrange. L’autre jour, j’en ai eu une qui m’a contactée et m’a dit que j’avais oublié sa sœur, qui a été tuée en mars. Bouleversant.

Comment mobiliser les pouvoirs publics sur la question ?
Dans beaucoup d’histoires, on constate quand même un problème sur l’accueil des plaintes. Souvent, la justice prononce des interdictions faites à l’homme de s’approcher de la femme qu’il menace. Mais du moment qu’il est dans l’idée de la tuer, ça a le même effet que de menacer de prison un kamikaze. Un vrai travail de formation est à réaliser auprès des policiers. Toute une action est également à mener sur l’ensemble de la société concernant la responsabilité qui nous incombe à tous. Il y a beaucoup de gens, des voisins, notre entourage, qui n’osent pas parler. Si nous voyons quelque chose, si nous avons, ne serait-ce qu’un soupçon, il faut en parler, même si c’est difficile à faire. Nous sommes aussi là pour veiller les uns sur les autres.

Je veux sortir du cas particulier et montrer l’ampleur du phénomène

Comment expliquer que ces crimes sont encore qualifiés par les médias de « passionnels » ?
Je me suis beaucoup posé la question, mais je comprends assez bien pourquoi. C’est une vieille histoire de notre vision de l’amour, où le passionnel irait jusqu’à la mort façon « Roméo et Juliette ». Ce qui me paraît plus intéressant, c’est que ceux qui relaient le plus ce type d’affaire sont des journalistes de la presse quotidienne régionale. Quand on est en PQR, même s’il y en a beaucoup sur tout le territoire français, on en voit passer deux ou trois dans l’année. On est alors sur du cas particulier, donc sur une histoire privée. Le journaliste peut se dire que c’est un cas d’adultère, et que la personne trompée a « pété un plomb ». Je veux, quant à moi, sortir du cas particulier et montrer l’ampleur du phénomène, qualifié de « drame passionnel ».

Les candidates à l’élection de Miss Pérou ont dénoncé les féminicides, lors de la retransmission de la cérémonie. Faut-il des actions médiatiques comme celle-ci pour faire bouger les lignes ?
Oui. En tout cas, cela ne fera pas de mal, c’est certain. On fait tous partie de la même société, il faut s’en emparer comme d’un sujet public. Les campagnes de sensibilisation sur le sujet ont, à mon sens, été ratées. Il faut des actions plus directes.


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