Yves Pagès : « Le graffiti, c’est la résistance »

Crédit : Éditions La Découverte

Dans « Tiens, ils ont repeint » (éditions La Découverte), l’écrivain Yves Pagès a fait une superbe sélection de graffitis mêlant poésie et désir de révolte. Pour Respect mag, il décrypte le sens de cet art de l’aphorisme, d’une vérité viscérale.

D’où vous est venue l’idée de ce livre ?
J’avais déjà un intérêt pour les célèbres graffitis de mai 68. J’en avais même fait un livre il y a une petite vingtaine d’années (Sorbonne 68, graffiti, ndlr). Ma mère travaillait à la Sorbonne et avait fait un relevé des graffitis qu’on y trouvait à l’époque. C’est une maladie familiale (rires) ! Dans ma propre adolescence, j’y prêtais beaucoup attention dans les rues. Au tournant des années 2010, j’ai commencé à photographier du street-art, des inscriptions murales. Je me suis plus particulièrement penché sur les adages qu’on pouvait trouver, ces petites phrases qui étaient des aphorismes et des cris du cœur.

On voit que vous avez répertorié ces graffitis un peu partout dans le monde. Est-ce dans ce but que vous avez voyagé ?
J’ai bénéficié d’une chose très claire, c’est que le graffiti est présent hors les murs, sur Internet notamment. Il y a un regain d’intérêt tel pour le sujet que j’ai repéré pléthore, et facilement, de sites au Pérou, au Chili, en Argentine, au Mexique qui en recensent. À cela s’ajoute mes déambulations physiques qui sont aussi destinées à cet effet, oui.

Des cris du coeur de révolte, de rage et d’amour

On peut lire dans votre livre des choses poétiques, comme « Le paradis est un ghetto », ou des messages politiques, comme « Si tu ne t’occupes pas de la politique, c’est la politique qui s’occupera de toi ». Qu’est-ce que ça traduit pour vous ?
J’ai simplement voulu montrer que le graffiti est une forme d’expression assez illégale, clandestine. Ces cris du cœur traduisent de la révolte, de la rage, de l’amour. Ces propos peuvent être écrits dans un état éthylique, ou sous d’autres produits. C’est la chambre d’écho de tout ce qui passe par la tête d’une partie de la société qui n’a pas souvent le droit à la parole. Ce sont des marges sociales qui s’expriment, qui peuvent aller de l’étudiant aux Beaux-Arts au graffeur de banlieue énervé. On a tout un état des lieux d’un discours qui passe assez rarement à la télé.

« Questionnez la réponse » / Crédits : Flickr

Avez-vous voulu montrer par là que le graff était un art accessible ?
Oui, c’est en ça qu’il me plaît. Le graffiti textuel ressemble au mouvement punk, où on disait que tu pouvais prendre une guitare, en jouer, chanter faux mais que ce ne serait pas grave. Ici, tout le monde est écrivain public, artiste sans diplômes, sans besoin de reconnaissance de quelque milieu que ce soit. C’est un art sauvage. C’est représentatif de la langue comme elle se vit, comme elle évolue aujourd’hui. Je suis éditeur, et ce que je voulais montrer était l’état vivant de la langue. Ce qui m’a aussi beaucoup plu, c’est que les mouvements d’occupation, comme celui de la Place Tahrir en Égypte, ont pu partir d’inscriptions murales. C’est ce qu’on a vu avec le début du Printemps arabe en Syrie, où deux gamins avaient fait un tagg et s’étaient fait lyncher par la police. Le graffiti, c’est aussi la résistance.

Si vous deviez faire un bilan sur la naissance du graff et ce qu’il est devenu aujourd’hui, que diriez-vous ?
J’ai des regards contrastés là-dessus. Toute une culture du graff, très calligraphique, me fait avoir une petite frustration, c’est celle de ne pas percevoir le message, même si il y en a souvent. Il y a uniquement une inscription pour marquer son territoire. J’aimerais bien, mais c’est pareil du côté du street-art, que la poésie reconquiert ces milieux-là. Ce que j’aime, c’est la bouteille à la mer, quelqu’un qui parle.


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