Notre nuit de maraude sociale avec le Secours Islamique

Crédits : Secours Islamique

Les fêtes ne sont pas heureuses pour tout le monde. En Seine-Saint-Denis, nombre de personnes à la rue sont dans l’attente d’un accompagnement, d’une écoute et d’un réconfort. Lors de leurs maraudes sociales, le Secours Islamique y travaille. Reportage en immersion.

« Je forme des vœux pour vous tous, en m’adressant d’abord à ceux qui souffrent, à ceux qui sont seuls, à ceux qui sont loin de chez eux ». Le 31 décembre 1994, l’ancien président François Mitterrand adressait ses derniers vœux à un peuple français qui lui aura si longtemps confié son destin. Durant son allocution, l’ancien chef de l’État avait précisé que « le premier devoir de ceux qui ont la chance d’être épargnés est de se montrer plus solidaires de ceux que frappe le destin ».

Force est de constater que les associations ont écouté les sages paroles, inscrites dans les mémoires du temps, du premier président socialiste de la 5ème République. Nombre de ces organismes multiplient les actions afin d’accompagner les personnes à la rue à trouver un toit de façon temporaire, à apporter du réconfort dans la solitude, du café, du thé ou de l’eau pour pallier la soif, des kits d’alimentation pour lutter contre la faim. Le Secours Islamique est de celles-ci. C’est depuis 2009 que cette association créée en 1991 s’est donnée pour mission de lutter contre l’isolement des personnes sans-abri. Pour ce faire, elle est en lien, durant les maraudes sociales qu’elle effectue le mardi, le vendredi et le dimanche, avec le Samu Social qui l’alerte via des signalements de personnes à rencontrer, via son numéro d’urgence du 115.

4 maraudeurs dans le vent

L’antenne du Secours Islamique, boulevard d’Ornano à Saint-Denis, voit ses lumières s’allumer aux alentours de 19H30. Quelques bénévoles s’affairent, rassemblant les différents kits d’hygiène et d’alimentation à destination des bénéficiaires. Nous sommes 4, ce soir-là, à participer à cette maraude sociale, le mardi soir. Mohamed est le chef d’équipage : c’est lui qui va devoir noter les signalements du Samu Social, arpenter les rues de Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers pour aller à la rencontre de ce peuple de la rue à qui l’association essaie de réchauffer le cœur dans leur condition si difficile. Sobia, Najet et le journaliste qui écrit ces lignes composent le reste de l’équipage.

Nous débutons la maraude sociale à 20H. Après avoir assemblé nos fiches de signalement, nos différents kits, quelques duvets et vêtements, nous nous dirigeons vers la Mairie de Saint-Ouen, où nous rencontrons Kelly*, assise sur un abri-bus, emmitouflée dans un épais manteau, le sourire timide et les yeux baissés. Elle nous dit qu’elle « va bien », qu’elle se « promène parfois dans les bibliothèques et dans les lieux où on la laisse tranquille ». Elle ne demande rien, simplement la présence que l’association lui apporte à fréquence régulière. Après une bonne dizaine de minutes passées en sa compagnie, et après lui avoir demandé une nouvelle fois si elle n’avait besoin de rien, nous continuons notre chemin.

Ces visages « qui nous hantent »

Dans la voiture du « SIF » (abréviation du Secours Islamique Français), Najet devise sur son rôle au sein des maraudes : « C’est important de se sentir utile, d’apporter un peu de joie, de la dignité dans notre façon de faire les maraudes. Parfois je me couche et je pense à ces gens qu’on a aidé ». Selon Najet, « le visage de ces gens nous hante lorsque nous revenons chez nous ». Ainsi, Najet témoigne du fait d’être au maximum efficace dans l’aide que l’on apporte à ces personnes, sans tomber dans un pathos et une compassion dont les bénéficiaires n’ont clairement pas besoin.

Des maraudeurs en action. Crédits : Secours Islamique

Le Samu Social nous appelle dans la soirée, c’est son premier signalement. On nous signale qu’une femme enceinte et son mari sont, ce soir, à la rue, aux environs d’Aubervilliers. L’idée est de voir comment ils vont, se renseigner sur leur état de santé, leur apporter une soupe chaude, du thé, du café. Quand nous nous rendons sur place, nous constatons que le cas est « grave ». On se souvient alors des paroles d’une bénévole lors d’un épisode aux « Tables du Ramadan », autre action du SIF : « La rue, c’est plus dur que ce que tu auras vu jusqu’à présent ». Nous en avons devant nous une saisissante illustration.

Il s’appelle Koné*, il est accompagné de sa femme Coumba*. Celle-ci est enceinte de bientôt 6 mois. Les deux sont pris en charge par l’organisme Médecins du monde, notamment au niveau des formalités à remplir pour bénéficier de l’aide médicale d’État (AME), toujours en attente. Le couple nous confie qu’ils essaient de trouver une place en hébergement temporaire qui ne vient toujours pas après des mois de demandes. Nous leur fournissons de quoi s’alimenter (soupe chaude, biscuits, viennoiseries) en écoutant leur résignation (sans colère toutefois) de ne pas pouvoir dormir dans de saines conditions. Ils dorment « dans une voiture qu’un ami leur a prêté ». Après avoir appelé le 115 (Samu Social), nous leur avons expliqué dans les détails leur situation. Ils vont bien ? « Plutôt oui, mais ils sont dans l’extrême urgence d’avoir un lieu où dormir ». « C’est pas possible que des femmes enceintes soient à la rue en 2017 », s’indigne une maraudeuse. Mohamed acquiesce, sans mot dire.

Résistants

Nous continuons notre route, après avoir presque épuisé notre stock de café, d’eau et de soupes. Ce qu’il reste de viennoiseries et de sandwichs, nous le donnons à un camp de roms en périphérie de la ville. Parmi eux, un jeune homme plein d’allant qui parlait parfaitement l’espagnol. Il était désireux de parcourir le monde et notamment les pays latino-américains. Nous sentions que sa volonté était forte, et qu’il allait honorer cette ambition internationale.

Fin de la maraude : peu avant minuit. Fatigués, nous avions en tête, comme chaque fois pour ces maraudeurs, les images de cette foule de gens que nous avons voulu aider comme nous pouvions. Ce « peuple de la nuit, né de l’ombre » comme le disait Malraux dans son discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, c’est aussi ce peuple qui résiste, dans le froid, la misère et la faim. Un peuple digne que nombre d’associations, heureusement, accompagnent dans leur lutte constante.

*Les prénoms ont été modifiés


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