Al Hawiat, deux jeunes femmes qui se bougent pour le Moyen-Orient

Femmes Alhawiat
Crédits : Chloé Sharrock.

Le projet Al Hawiat (« Identités » en arabe), monté par Diane Sermerdjian et Chloé Sharrock, nous a beaucoup plu. Le site internet propose des portraits de femmes de toutes confessions et origines sur le territoire libanais. Une création mêlant esthétisme et recherche scientifique. Rencontre.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Chloé Sharrock : Je m’appelle Chloé Sharrock, je suis photo-journaliste à l’agence CIRIC. Je me suis lancé dans le cinéma en réalisation et montage avec accès vers le documentaire. La photo a été une espèce de passion même si je ne l’avais jamais envisagé professionnellement. Et, au final, il y a un an et demi, la photographie s’est imposée d’elle-même, après les attentats. Je m’y suis mise au bout d’un mois et je me suis faite repérer par une première agence, donc ça assez bien marché sans trop d’efforts. Je me suis ensuite concentrée sur la thématique des religions en France. J’ai beaucoup travaillé là-dessus pendant un an, et puis j’ai réalisé un premier voyage au Liban qui m’a profondément marqué. Le Proche-Orient étant la zone vers laquelle je voulais me spécialiser.

Diane Semerdjian : Je suis analyste en Relations Internationales pour mon blog Les 400 cris. J’ai un master dans cette spécialisation. Je me suis concentrée sur le Moyen-Orient car c’est une région au sein de laquelle il y a beaucoup d’enjeux. J’ai commencé à travailler dans la recherche dans un groupe d’études sur le Moyen-Orient contemporain basé en Belgique. C’était un milieu que je trouvais très élitiste et pas assez interdisciplinaire. J’ai donc cherché à allier la recherche à d’autres formes d’expression et, surtout, l’amener à un public plus large pour que tout le monde puisse avoir accès au savoir. Je pense qu’il faut utiliser les nouvelles formes de médias pour rendre ces thèmes complexes, accessibles. Actuellement je suis en stage chez Médecins du Monde.

Comment s’est faite la rencontre ?
C.S : On avait des amis en commun et je savais que Diane était sensible aux questionnements liés au Moyen-Orient, avec une expertise académique. Quand j’ai lancé le projet j’ai immédiatement pensé à elle.

À quel moment avez-vous eu l’envie de vous lancer ?
C.S. : Je suis parti en décembre 2015 au Liban. Je devais faire un reportage sur la communauté chrétienne pour mon agence. Je n’ai rien fait au final. J’étais tellement émerveillée par ce pays que je m’y suis tout simplement baladé. Je devais me rendre en Syrie, mais on ne m’a pas délivré de visa. Du coup, j’ai improvisé un sujet sur les femmes chrétiennes au Liban. J’ai eu un déclic. Je me disais qu’il fallait que je m’engage un peu plus que dans le cadre d’un reportage. Je me suis rendu compte que faire des photos, puis les vendre et rentrer m’allonger sur mon canapé, ce n’était pas ce que je voulais. D’un gros reportage on est passé à une association. L’idée était de donner la parole aux femmes avec des interviews et des portraits de femmes.

D.S. : On avait toutes les deux envie d’un projet à long terme s’inscrivant dans un engagement de valeur et de production de savoir qui n’existait pas jusqu’à présent, et puis l’envie de lier nos deux mondes. Et surtout j’ai eu envie d’aller sur le terrain à la rencontre de ces gens au lieu de les étudier dans des bouquins.

L’engagement n’a pas de frontière

Comment avez-vous été sensibilisés au monde arabe et à ses enjeux ?
C.S. : Ma tante était reporter de guerre pendant très longtemps. Elle a habité 10 ans en Afghanistan, elle a aussi couvert la guerre au Liban. J’ai toujours eu ses récits lorsqu’elle revenait de Kaboul ou de Beyrouth. J’avais toujours eu écho de ce qui se passait au Moyen-Orient, sans forcément m’y intéresser de près.

D.S. : J’ai plusieurs influences. Tout d’abord celle liée à Marseille, qui est ma ville d’origine. C’est une vraie porte ouverte vers la région. Mais j’ai aussi des origines algériennes et arméniennes. On m’a éveillé à la culture méditerranéenne. Je me suis toujours engagée pour les opprimés. Le fil conducteur, c’est l’engagement de mon père. Il était très impliqué dans la reconstruction de la mémoire arménienne. J’ai été naturellement imprégnée par les histoires de mémoires collectives, de déni, de non-reconnaissance d’une guerre ou d’un massacre. J’ai pu créer des ponts avec ce qu’il se passait au Liban. Ce pays me rappelait des thématiques dans lesquels j’ai grandi. Lorsque Chloé m’a fait part de son projet, ça m’a tout de suite parlé. J’ai tout de suite eu envie d’y mettre de la force et de l’investissement. Ce sont des thématiques qui m’intéressent profondément, et qui me permettent de me détacher de mon identité arménienne et de sortir de l’entre-soi.

C.S. : C’est drôle parce qu’on nous a souvent posé la question de savoir pourquoi deux jeunes françaises s’intéresseraient à un conflit qui n’est pas le leur. J’ai envie de dire naïvement : l’engagement n’a pas de frontière. Et en tant que jeunes nous sommes nombreux à nous engager. Il ne faut pas nous voir comme une génération endormie. Et puis la photographie est selon moi le seul moyen de mettre en lumière les injustices qu’il y a dans le monde.

Comment vous êtes-vous organisées pour créer votre projet ?
C.S. : J’ai moi-même élaboré le site internet qui est notre vitrine principale. Sur ce site, il y a deux pôles distincts : toute la partie photographique avec les histoires des femmes, et puis en lien, la partie pôle de recherche. L’idée du pôle photographique est partie de mes deux derniers mois au Liban. Pour moi il ne fallait pas parler uniquement des femmes libanaises et du conflit libanais mais de s’étendre à toutes les femmes que l’on peut trouver sur le territoire libanais, c’est-à-dire des syriennes, des palestiniennes. Et je ne voulais surtout pas parler que de la guerre civile, mais plus globalement des conflits au Proche-Orient. Dans cette partie photo, on retrouve pour chaque femme un portrait d’elle, mais aussi un petit documentaire qui sort une problématique de son histoire ainsi qu’un témoignage audio que l’on a retranscrit à l’écrit et traduit selon la langue d’origine. Ce qui est intéressant, c’est que de chaque femme on retrouve des motifs récurrents, et ce quelle que soit la communauté. À partir de ces motifs, on arrive à dégager des mécanismes de résilience. C’est le thème central du projet.

D.S. : Dans le pôle de recherche on part des portraits que Chloé a réalisé. C’est très important pour nous parce qu’on veut que ça soit concret. Il faut que leurs témoignages servent réellement, qu’ils aient un véritable impact. On se rend compte, au final, qu’on peut en extraire des thématiques très puissantes, liées entre elles. La résilience était le lien le plus fort entre toutes ces femmes. Chacune va utiliser des vecteurs différents de résilience. Pour certaines, ce sera la religion. Pour d’autres, le nationalisme ou encore la famille, la féminité, l’autonomie des femmes.

C.S. : Au lieu d’aller voir les conséquences physiques de la guerre (handicap, traumatisme). On s’est dit qu’il fallait aller de l’avant en parlant de la résilience et de la reconstruction pour y ajouter un brin d’espoir sans s’autoproclamer comme superhéros.

Dans votre démarche intellectuelle, vous assumez la complexité de cette région en évitant d’opposer chrétiens et musulmans par exemple. C’est un véritable choix éditorial ?
C.S. : Ce n’est pas facile, ça demande plus d’efforts mais en même temps cette complexité se dégage de manière assez naturelle quand on lit le témoignage de ces femmes. Tu as beau avoir une chrétienne et une musulmane que tout oppose dans le discours, tu sentiras énormément de similitudes, notamment sur le fait de tomber en martyr pour son pays.

D.S. : C’est ce qui nous donne envie d’aller à l’inverse de ce que l’on entend. On part d’histoires individuelles. On va parler d’une femme en se focalisant sur son histoire et non pas juste « des » femmes au Moyen-Orient et faire des généralités. Je vais te donner un exemple : on place constamment les femmes de cette région comme victimes de quelque chose alors que, même dans les histoires les plus tragiques, on voit apparaître des choses qui sont de l’ordre du courage, de la résilience, des rêves. C’est ce qui est important à relayer.

Il faut sortir de ce cliché de femmes victimes

La condition des femmes justement au Moyen-Orient est décrite de manière très sombre par les médias de masse. Vous souhaitez rééquilibrer ce postulat ?
C.S. : Il faut sortir de ce cliché de femmes victimes, puisqu’entre bourreau et victime il y a une infinité de nuances donc on va également interviewer des femmes qui ont été combattantes. On a pas mal travaillé avec une association sur place qui s’appelle « fighters for peace » qui est une association d’anciens combattant(es) crée en 2013 à Tripoli après la guerre. Elle est constituée d’anciens chefs de guerre et ils essayent de regrouper des combattant(e)s issus de tous horizons (communistes, palestiniens, anti et pro Bachar). Il y a une infinité d’histoires, ce n’est pas noir ou blanc. Par exemple, on a vu des femmes syriennes tenir leur famille et être parfaitement autonomes.

Une femme debout et fière. Crédits : Chloé Sharrock

Alors qu’est-ce que ça veut dire Alhawiat ?
D.S. : Ça veut tout simplement dire « identités », notre deuxième thème central. Il faut savoir qu’au Liban l’identité confessionnelle est très forte. C’est même le pacte national. Nous on ne peut pas venir dire qu’on va déconstruire ce mythe. On compose avec. Très rapidement, lorsqu’on discute avec les gens, la fibre religieuse apparaît. Ce qui est frappant c’est qu’il y a un effacement de l’identité civile sur place (pas d’adresse, pas d’impôt, pas de service public) au profit de celle, confessionnelle, qui va émerger de manière très forte.

C.S. : Pour nous c’est important d’évoquer la guerre et les fractures identitaires du pays, parce que les responsables politiques ont une vraie amnésie sur ce sujet-là. La preuve, c’est que la guerre n’est pas racontée dans les manuels scolaires ! C’est comme si, en France, on ne parlait pas de la première guerre mondiale dans nos cours d’histoire. C’est très paradoxal parce qu’à Beyrouth tu peux encore voir les traces de la guerre sur les immeubles.

Les portraits de ces femmes sont extrêmement intimes. Comment avez-vous réussi à instaurer une relation de confiance avec elles sur des sujets très sensibles ?
C.S. : Pour être honnête avec toi, je suis extrêmement sensible. L’avantage, c’est que les femmes se sont -très vite – rendues compte de ma sincérité. Elles se mettent très vite à parler et à pleurer, et moi je pleure avec elles. Dès que j’explique notre projet et ce que l’on veut en faire, les femmes sont en général très réceptives. Nous ne voulions pas faire un énième article sur leur dos. C’était d’ailleurs assez plaisant, ces retours enthousiastes a posteriori. Elles me disaient : « Enfin une journaliste qui pose des vraies questions pertinentes ». Un lien s’est installé de manière assez naturel. On a gardé ce lien via WhatsApp notamment et elles sont au courant l’évolution du projet.

Au niveau de la langue, comment tu as fait pour dialoguer avec elles ?
C.S. : J’étais avec un traducteur. C’est d’ailleurs un peu le problème de la barrière linguistique car, quand on traduit les témoignages a posteriori, on se rend compte de certaines de leurs subtilités. Tu te dis : « Si j’avais su qu’elle avait dit ça j’aurais posé telle question ». C’est un peu frustrant. Et puis on se sent toujours illégitime dans ce genre de situation parce que je suis la petite occidentale qui va retrouver sa belle vie parisienne.

Est-ce que ça a changé ta façon de vivre ?
C.S. : Oui. Quand on revient de ce genre de reportage, ce n’est pas de la même façon. J’ai changé de position sur pas mal de sujets, notamment sur la place des femmes au Moyen-Orient. Quand on s’y rend, on voit que tout ce qu’on lit n’est pas forcément vrai. Par exemple, l’autonomie de certaines femmes dans les camps m’a fait halluciner. Dis-toi qu’elles engueulent leurs maris (rires) ! C’est impressionnant de voir une autonomie de la femme dans une situation aussi précaire et fragile.

D.S. : Moi c’est la complexité des opinions politiques qui m’a  frappé. Notamment à Hermel (ville au nord du Liban, ndlr) les femmes que j’ai rencontré dans l’intimité étaient… communistes ! C’est a contre-courant de ce que l’on s’imagine en France. J’ai eu des conversations assez extraordinaires avec des femmes sur place concernant la littérature, la philosophie, la politique, et ce, malgré la difficulté de la vie. Ceci dit, cette liberté de ton s’exprime exclusivement dans l’intimité, jamais dans l’espace public.

Rendre ces gens dignes

Chloé, en tant que photographe, quel a été ton défi artistique ?
C.S. : Ce qui était difficile, c’était de rentrer dans leur intimité et de la rendre naturelle devant l’appareil. Cela l’est d’autant plus qu’il y a la barrière de la langue. Comme astuce, il y avait un truc qui marchait à 100% : c’était de les complimenter sur leur cuisine, et là d’un coup le lien se créait. J’ai essayé d’éviter au maximum les photos « clichés » d’enfants dans un camp avec des mouches sur leurs visages. Je voulais absolument rendre ces gens dignes.

Quelle est la photo qui représente le plus le projet ?
C.S : C’est la photo d’Amalia et de son fils. Donc tu as son fils Elias qui est là, avec ses armes et son masque. On peut croire à une mise en scène, mais je ne lui ai absolument pas demandé de se positionner ainsi. Cette photo représente très bien la résilience de la femme. On a une dame qui est encore en tenue de deuil et, à côté, son fils qui est armé puisqu’il habite au pied de la montagne où Daesh est implanté. Pendant le reportage, il prenait ses armes planquées sous son matelas pour regarder à travers la fenêtre toute la journée. Ça reflète la fragilité psychologique énorme de la famille puisqu’il pense pourvoir venger la mort de son père tué lors des combats avec Daesh, alors qu’il ne sait même pas comment tirer. Sa mère, quant à elle est très marquée psychologiquement. On va dire qu’elle survit comme elle peut.

30 juillet 2017 : Amalia et son fils Elian, 18 ans. Malgré son armement, Amalia nous confie que son fils est particulièrement sensible et touché par la mort de son père. Crédits : Chloé SharrockD.S. : C’est fou, parce que lui vit sur le fantasme de la guerre et de la vengeance. Le culte du martyr est très présent et c’est d’ailleurs ce qui tient le pays politiquement, puisque les gens meurent pour leur pays et non pour leur religion. Ce culte est transmis de génération en génération. On appelle ça la martyrologie. C’est le fait de mourir pour son pays ou une cause. Il faut dissocier le martyr du martyr religieux, même si parfois ils se ressemblent. Ce concept est présent aussi bien chez les femmes chrétiennes que musulmanes. Toutes les mères disent qu’elles seront fières si leur fils tombe en martyr. C’est un accoudoir pour se rassurer pendant la guerre. La pilule passe mieux et le conflit perdure. Malheureusement cette martyrologie ne tend pas la main vers l’autre. Je dirai qu’elle entretient la souffrance et le rejet de celui qui ne fait pas partie de sa communauté. C’est le paradoxe du Liban : on sent tout de suite la division dans une appartenance confessionnelle parce que le martyr même si il est patriotique, il fait écho à la mémoire passée de la guerre civile.

Comment faire pour accompagner votre projet ?
C.S. : Il y a la possibilité d’acheter des tirages photos dont les bénéfices permettront la poursuite du projet. On accepte aussi les dons en lingots d’or ou en cash (rires). Nous sommes toujours à la recherche de personnes motivées qui souhaitent s’engager, notamment des traducteurs. Venez aux conférences et, par la suite, il y aura d’autres manières de s’engager. On pense faire quelque chose de plus collaboratif au niveau des articles et des photos. Mais ce n’est pas dans l’immédiat.


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